En chair et en os
Pierre était là, avec Jacques et Jean de Zébédée, ainsi que les deux parents de la jeune fille, et malgré tout ce qu'il a pu voir au cours de sa vie avec Jésus, cette "guérison" là l'avait marqué.
"Talitha koumi !", jeune fille réveille-toi ! Matthieu et Luc, qui rapportent eux aussi cette histoire un peu embrouillée concernant deux femmes, ne nous donnent pas cette interpellation en araméen, et il est très vraisemblable que Marc la tient directement de Pierre. Pierre était là, avec Jacques et Jean de Zébédée, ainsi que les deux parents de la jeune fille, et malgré tout ce qu'il a pu voir au cours de sa vie avec Jésus, cette "guérison" là l'avait marqué, la petite était considérée comme morte... aussi, quand il racontait l'histoire, lui revenaient automatiquement les mots précis que Jésus avait prononcés, talitha koumi !
Il n'empêche que les trois récits synoptiques ont trop de points communs dans leurs formes pour qu'on puisse penser que chacun des trois proviendrait entièrement des témoignages indépendants de trois sources différentes. Il y a forcément eu d'abord une trame commune, sans doute transmise plutôt oralement, et qui s'est ultérieurement modifiée ou enrichie pour diverses raisons, pouvant comporter des perspectives plus ou moins théologiques qui font qu'on présente les choses plutôt d'une manière ou d'une autre, mais aussi comme ici des souvenirs proprement personnels de l'un ou l'autre des témoins directs. C'est ainsi que Marc, seul, peut nous rapporter cette formulation en araméen qu'il tient de Pierre, et qui rend son récit plus coloré, plus vrai.
Autre caractéristique de Marc, il serre de près les sensations. On peut préciser : Luc aussi s'intéresse à l'intériorité des personnes, mais plus au niveau des raisonnements et des sentiments, au niveau psychologique, alors que Marc nous rapporte plus ce qui se passe au niveau des tripes, au niveau physiologique. On l'avait vu lors de la guérison du lépreux (Jésus "pris aux entrailles" pour le lépreux, puis après la guérison "bouillonnant" à cause de ce qui venait de se produire). Ici, moins spectaculaire, mais toujours bien corporel, bien incarné, la femme "connaît dans son corps" qu'elle a été guérie, et Jésus "reconnaît en lui-même" qu'une "force" est sortie de lui. On voit là une présence à soi-même très charnelle, loin de l'intellectualisme qui mènera à des théories théologiques particulièrement absconses, du genre : une seule nature divine en trois personnes (la "Trinité"), ou deux natures en une seule personne (Jésus à la fois homme et Dieu)...
C'est peut-être ce qu'on peut finalement le plus reprocher au christianisme de nos jours : il est intelligent, pas de doute là-dessus, plutôt trop que pas assez ; il peut être sentimental, insistant sur l'amour universel, jusqu'aux ennemis, et c'est parfaitement juste et fidèle aux enseignements de Jésus ; mais bien que plutôt sorti de sa dernière période de méfiance à l'égard du corps, cristallisée de manière caractéristique sur la sexualité, il lui manque une approche franchement positive de cette dimension essentielle de notre être en soi. En bref, les adeptes de la religion de l'incarnation de Dieu semblent manquer singulièrement du souci de leur propre condition corporelle. Non ?
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et Jésus ayant traversé dans la barque
de nouveau de l'autre côté
une foule nombreuse se rassembla
auprès de lui
et il était au bord de la mer
alors vient un des chefs de synagogue
du nom de Jaïre
et l'ayant vu il tombe à ses pieds
et il le supplie beaucoup en disant
« ma petite fille est à la fin
pour que tu viennes et que tu imposes les mains sur elle
pour qu'elle soit sauvée et qu'elle vive ! »
et il partit avec lui
et une foule nombreuse le suivait
et se pressait autour de lui
et une femme — elle avait un écoulement de sang de douze ans
et elle a beaucoup souffert avec beaucoup de médecins
elle a dépensé tout ce qu'elle avait
et n'en a tiré aucun bénéfice
mais elle s'en est trouvée plutôt pire —
elle a entendu parler de Jésus
et elle est venue dans la foule par derrière
et elle a touché son vêtement
car elle disait :
« si je touche au moins ses vêtements
je serai sauvée »
et aussitôt fut desséchée sa source de sang
et elle connut dans son corps
qu'elle avait été guérie de son fléau
mais aussitôt Jésus, ayant reconnu en lui-même
qu'une puissance était sortie de lui,
s'étant retourné vers la foule disait
« qui a touché mes vêtements ? »
et ses disciples lui disaient
« regarde la foule qui se presse autour de toi
et tu dis "qui m'a touché ?" »
et il regardait à la ronde
pour voir celle qui avait fait ça
alors la femme, apeurée et tremblante,
sachant ce qui lui était arrivé,
vent et tomba devant lui
et lui dit toute la vérité
alors il lui dit
« fille, ta foi t'a sauvée,
va en paix et sois assainie de ton fléau »
comme il parlait encore
ils viennent de chez le chef de synagogue
disant
« ta fille est morte
pourquoi fatigues-tu encore le maître ? »
mais Jésus faisant semblant de n'avoir pas entendu la parole dite
dit au chef de synagogue
« ne crains pas, aies seulement foi ! »
et il ne laissa personne l'accompagner
sinon Pierre et Jacques et Jean le frère de Jacques
et ils viennent à la maison du chef de synagogue
et il perçoit du tumulte
et ils pleurent et ils crient beaucoup de alalas
alors il entre et il leur dit
« pourquoi êtes-vous en tumulte et pleurez-vous ?
l'enfant n'est pas morte mais elle dort »
et ils le dénigraient
alors lui les ayant jetés tous dehors
prit avec lui le père de l'enfant et la mère
et ceux d'avec lui
et il pénètre où était l'enfant
et ayant saisi la main de l'enfant il lui dit
« Talitha koumi ! »
ce qui se traduit
« jeune fille, je te dis "réveille-toi !" »
et aussitôt la jeune fille se leva et se mit à marcher
car elle avait douze ans
et aussitôt ils furent stupéfiés d'une grande stupeur
et il leur intima expressément
que personne n'en ait connaissance
et il dit qu'il lui soit donné à manger
(Marc 5, 21-43)
