Partage d'évangile quotidien
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L'air du grand large

Jeu. 8 Février 2024

il lui disait « laisse d'abord se rassasier les fils car il n'est pas bien de prendre le pain des fils et de le jeter aux chiots » alors elle répondit et lui dit « oui Seigneur ! mais les chiots sous la table mangent des miettes des fils »

Matthieu (15, 21-28), dans sa version parallèle de cette histoire, dit que Jésus s'en était allé seulement "vers" la frontière d'avec la région de Tyr, et que c'était la femme syro-phénicienne qui était sortie de son pays, avait passé la frontière et était venue en Israël. Marc, ici, dit que c'est Jésus qui était sorti d'Israël, et avait donc passé la frontière pour se retrouver dans le pays de la femme.

Cela semble un détail, où cela s'est-il exactement passé, en-deça ou au-delà de la frontière ? mais c'est pourtant en même temps très significatif de deux façons de comprendre l'originalité de Jésus. Pour le judaïsme, Israël est LE peuple élu, et si la révélation dont il a bénéficié n'est pas destinée à ce peuple seul mais bien à toute l'humanité, ce n'est pas pour autant à Israël de s'en préoccuper. Israël doit s'efforcer d'être fidèle à cette révélation. Les autres nations — les païens, les goïm —, à la longue, ne pourront que finir par admirer cette révélation reçue par Israël.

Cette façon d'envisager les choses devrait en principe avoir l'avantage qu'on ne cherche pas à convertir les autres, pas de prosélytisme, on se contente de vivre ce en quoi on croit, le reste c'est Dieu que ça regarde. L'inconvénient de l'avantage, c'est qu'on est tellement persuadé de la supériorité absolue de son Dieu, et de tous les attributs qu'on lui a donnés, qu'on va s'enfermer dans une logique mortifère, nécessairement littéraliste, fondamentaliste, une surdité d'autant plus irrémédiable qu'elle est volontaire.

Matthieu témoigne donc d'une tendance parmi les premiers adeptes de Jésus, tendance qui reste très attachée à cette conception-là du judaïsme, fermé sur lui-même : Jésus ne pourrait pas avoir voulu sortir des frontières de la terre promise, c'est donc nécessairement la païenne, l'étrangère, la chienne (la mère du chiot), qui est venue jusqu'à lui. Tandis que Marc témoigne de l'autre tendance parmi les premiers adeptes de Jésus, celle qui considère que son message peut et doit être porté à toute personne de bonne volonté, quitte à ce que l'image que le judaïsme s'était faite de son Dieu ne s'en trouve quelque peu modifiée : rajeunie, renouvelée, ou trahie ?

Certains pensent que tout métissage ne peut être qu'une richesse, d'autres au contraire qu'elle ne peut être qu'un appauvrissement... pureté des origines contre nouveauté de l'avenir. Ce qui est le plus clair, concernant cet épisode, reste quand même que Jésus, lui, à ce moment-là de son histoire, n'était pas prêt à accéder à la demande de cette syro-phénicienne. C'est peut-être bien Matthieu qui a raison, pour ce qui est des faits historiques en eux-même. Mais précisément, voilà que cette étrangère l'a fait céder, lui a montré qu'elle, la chienne, pouvait avoir plus de foi que nombre d'enfants légitimes d'Israël...

Ce qui n'excuse, évidemment, en aucune façon, les croisades, l'inquisition, les "missions", ultérieurement menées au nom d'une nouvelle foi, qui sent en réalité tout autant le renfermé que celle qu'elle prétendait dépasser.

 

 

alors s'étant levé de là il s'en est allé
    dans la région de Tyr
et étant entré dans une maison
il voulait que personne ne le sache
    mais il ne put se cacher
car aussitôt une femme qui a entendu parler de lui
    dont la fille avait un esprit impur
étant venue tomba à ses pieds

or la femme était une grecque, syro-phénicienne de race
et elle le sollicitait
    de jeter le démon hors de sa fille
    mais il lui disait
« laisse d'abord se rassasier les fils
car il n'est pas bien de prendre le pain des fils
    et de le jeter aux chiots »

    alors elle répondit et lui dit
« oui Seigneur !
mais les chiots sous la table
    mangent des miettes des fils »
    et il lui dit
« à cause de cette parole, va !
le démon est sorti de ta fille »

    et s'en étant allée à sa maison
elle trouva l'enfant couchée sur le lit
    et le démon sorti

(Marc 7, 24-30)