Partage d'évangile quotidien
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Capitale versus province

Lun. 11 Mars 2024

Là où les synoptiques appliquent le proverbe du prophète qui n'est pas accueilli dans sa patrie au rejet de Jésus par son bourg natal, l'évangile de Jean l'applique à son rejet par toute la Galilée...!

L'auteur de l'évangile de Jean — qu'on peut bien appeler Jean, à condition de ne pas s'imaginer par là qu'il était le fils de Zébédée... — situe quasiment tout son évangile en Judée, avec sinon juste une scène en Samarie et trois en Galilée. Ce Jean est effectivement un Judéen, il a connu Jésus dans l'entourage du Baptiste, en Judée, il l'a sans doute suivi à Cana pour la noce, et tout de suite après il le fait remonter à Jérusalem pour la Pâque. Puis Jésus reste en Judée, il baptise dans le Jourdain avec ses disciples, comme le fait toujours le Baptiste, mais cela crée des tensions entre les deux groupes, aussi part-il provisoirement en Galilée en passant par la Samarie, et c'est là que nous en sommes.

On peut noter que, là où les synoptiques utilisent le proverbe du prophète qui n'est pas accueilli dans sa patrie, pour expliquer le rejet de Jésus par son bourg natal de Nazareth, ici l'évangile de Jean applique ce même proverbe à son rejet par toute la Galilée, sauf que, dit-il, heureusement des Galiléens étaient montés à Jérusalem pour la Pâque et que là-bas, en Judée, ils avaient été témoins des signes accomplis par Jésus, ce qui fait qu'ils l'accueillent quand même ! Formidable inversion des faits tels qu'ils se sont le plus vraisemblablement déroulés : ce sont les guérisons qui se produisaient en Galilée qui ont valu à Jésus sa renommée. On note aussi que pour ce retour plus ou moins contraint en Galilée, Jésus se rend de nouveau à Cana, pour quelle raison ? peut-être juste pour donner plus d'éclat à la guérison de l'enfant situé à plus d'une journée de marche de là ?

Puis aussitôt Jésus repart pour Jérusalem... L'auteur ne le refera quitter la Judée que pour l'enchaînement multiplication de pains et marche sur les eaux, suivi de l'un de ses nombreux discours théologiques interminables qu'on ne trouve d'ailleurs aussi que chez lui, et à nouveau montée à Jérusalem. On voit donc qu'il est clairement difficile de penser que l'évangéliste ait été un des Galiléens qui avaient accompagné Jésus lors de ses pérégrinations en Galilée avec les nombreuses guérisons et l'enthousiasme croissant des foules, comme le décrivent les trois évangiles synoptiques. Ces trois évangiles se basent donc sur le témoignage de Galiléens, des gens majoritairement d'origines modestes, et qui ont cru en un Jésus qui pouvait être le messie, religieux certes, mais aussi et surtout politique et militaire.

L'évangile de Jean, de son côté, est le témoignage d'un Judéen, habitant de Jérusalem, de la famille du grand prêtre Hanne (l'auteur peut commander à la gardienne de laisser entrer Pierre), d'origine donc quasiment aristocratique (de l'aristocratie religieuse, et qui détient aussi un pouvoir de fait politique), immensément riche (la pièce à l'étage de sa propre maison, où se déroulera la Cène, et où les disciples se cacheront jusqu'à la Pentecôte, peut contenir plus de cent personnes !), ce qui explique que cet homme soit par ailleurs un théologien hors pair, et aussi l'abîme entre d'un côté son récit et de l'autre les récits des synoptiques, même si ces derniers, à partir des témoignages de base laissés par pêcheurs et autres personnes plutôt modestes, ont ensuite été repris et recomposés par les différentes communautés qui les ont mis en forme.

 

 

alors après les deux jours
    il est sorti de là pour la Galilée
or Jésus lui-même avait témoigné
    qu'un prophète dans sa propre patrie
    n'a pas d'honneur
mais quand il vint en Galilée
    les Galiléens l'accueillirent
ayant vu tout ce qu'il avait fait à Jérusalem
    durant la fête
car eux aussi étaient venus à la fête

il vint donc de nouveau à Cana de Galilée
    où il avait fait l'eau vin
et il y avait un fonctionnaire royal
    dont le fils était malade à Capharnaüm
ayant entendu que Jésus venait
    de la Judée à la Galilée
il était allé vers lui
    et il lui demandait de descendre et de guérir son fils
car il allait mourir

    alors Jésus lui a dit
« si vous ne voyez pas signes et prodiges
vous ne croirez pas... »
    le fonctionnaire royal lui dit
« seigneur, descends ! avant que meure mon petit enfant »
    Jésus lui dit
« va ! ton fils vit »
l'homme crut à la parole que Jésus lui avait dite
    et il s'en alla

et quand il descendait
ses serviteurs le rencontrèrent déjà
    lui disant que son enfant vivait
aussi s'enquit-il auprès d'eux de l'heure
    à laquelle il était allé mieux
    et ils lui dirent
« hier à la septième heure la fièvre l'a quitté »
et le père alors a connu que c'était l'heure
    à laquelle Jésus lui avait dit
« ton fils vit »
et il a cru, lui-même et toute sa maisonnée

ce fut donc de nouveau un deuxième signe
    que fit Jésus étant venu de Judée en Galilée

(Jean 4, 43-54)