Faims d'aujourd'hui
et il donnait aux disciples, et les disciples aux foules, et tous mangèrent et furent rassasiés, et des morceaux en surplus ils remplirent sept paniers, et ceux qui avaient mangé étaient quatre mille hommes, non compris femmes et enfants
Des guérisons, cela peut s'expliquer par des raisons plus ou moins psychosomatiques : les gens ont ce désir très fort de ne plus être malades ou handicapés, et le fait qu'ils croient, ou mieux peut-être qu'ils sont persuadés, qu'un guérisseur donné a cette capacité de leur rendre la santé, parce qu'ils ont eu le témoignage d'autres qui, eux aussi étaient comme eux, et se sont trouvés guéris... il peut ainsi s'être mis en place une sorte de "cercle vertueux", commençant par un seul — peut-être bien un lépreux —, puis grossissant de plus en plus, de proche en proche, jusqu'à cette réputation qui avait fini par gagner au moins toute la Galilée.
Les "multiplications de pains", c'est une toute autre question. D'abord parce qu'il n'y a plus à ce sujet cette dimension de réputation. Si on prend les évangiles à la lettre, il n'y en aurait eu tout au plus que deux : une rapportée par les quatre évangiles (un des très rares événements relatés non seulement par les trois synoptiques mais aussi par Jean) où cinq mille hommes auraient été rassasiés de cinq pains et deux poissons en tout et pour tout ; une seconde "multiplication des pains", quant à elle, n'est rapportée que par Matthieu et Marc, et là il s'agit de quatre mille hommes rassasiés de sept pains et quelques poissons. Jésus aurait-il ainsi multiplié les multiplications de pains (et poissons) ?
Mais d'abord, quelle est la crédibilité que nous puissions apporter à un tel événement, à supposer qu'il se soit produit au moins une fois. C'est là que l'évangile de Jean nous est précieux, qui nous dit qu'à la suite de la multiplication qu'il rapporte, les gens étaient prêts à emmener Jésus de force à Jérusalem pour le faire reconnaître comme roi ! De force, sans son avis, mais aussi pour le faire couronner, donc quel que soit l'avis à ce sujet des autorités religieuses, du sanhédrin : c'est ce qu'on peut appeler une révolution, et il est plus que vraisemblable que là est la raison pour laquelle Jésus, dès que le sanhédrin a pu s'emparer de lui, a été condamné à mort, comme l'explique encore le même évangile de Jean, selon lequel c'est l'argument avancé par Caïphe : il vaut mieux qu'un seul homme meure, plutôt que d'avoir sur les bras une révolte contre les romains, laquelle révolte ne pourrait finir que dans un massacre collectif.
Cet argumentaire donne donc, indirectement il est vrai, une certaine crédibilité au fait qu'il se soit réellement passé quelque chose d'extra-ordinaire, suffisamment extraordinaire pour qu'une foule, nombreuse, ait été prête à marcher sur Jérusalem pour faire un coup de force, persuadée qu'elle était que Jésus était bien le Messie tel qu'ils l'attendaient, celui qui allait inaugurer le royaume, cette utopie où il n'y aura plus aucun effort à fournir, plus aucune souffrance à endurer, et évidemment débarrassés de tout occupant, qu'il soit romain ou autre. Mais quoi ? que peut-il s'être effectivement passé ? On n'est plus dans le cas des guérisons, on est passé au-delà, bien au-delà.
Personnellement je suis persuadé que l'hypnose est capable, théoriquement, de provoquer un tel effet, que des gens se sentent rassasiés en pensant avoir fait un bon repas. Je n'ai pas d'expérience personnelle en tant qu'hypnotiseur, je ne saurais donc pas évaluer jusqu'à combien de personnes il est possible de persuader ainsi d'avoir bien mangé, et j'imagine que ce ne sera pas le premier hypnotiseur venu qui saura le faire. Mais par ailleurs, jusqu'à quel point l'état hypnotique nécessite-t-il qu'il y ait vraiment un hypnotiseur au sens strict, dans quelle mesure un tel état ne peut-il s'obtenir plus ou moins spontanément, parce que la foule le voulait, même inconsciemment ? L'expérience dont je puis personnellement témoigner est indirecte, c'est celle du jeûne, du jeûne complet de plusieurs jours, où on se met à ne plus penser du tout qu'on n'a pas mangé, on ne ressent plus du tout la faim. Cet état ne sera évidemment pas infini, mais il survient quand même, avec une stabilité suffisante.
Quoi qu'il en soit, c'est l'évangile de Jean qui nous renseigne encore sur une autre conséquence de cet événement, et surtout du refus de Jésus de se prêter aux desiderata de la foule : cette dernière se réveille (éventuellement de la transe hypnotique, avec alors une sacrée dalle au ventre...!), pour elle Jésus n'est donc pas ce Messie qu'elle attendait, et si elle ne se retourne pas contre lui pour brûler ce qu'elle avait adoré, en tout cas "beaucoup de ses disciples ne marchent plus avec lui" (Jean 6, 66). C'est un tournant dans le ministère, de milliers de personnes il n'en restera tout au plus qu'une grosse centaine au moment de sa mort.
/image%2F0553225%2F20241204%2Fob_14e220_20230913.jpg)
et étant parti de là
Jésus vint au bord de la mer de Galilée
et étant monté sur la montagne
il était assis là
et vinrent à lui des foules nombreuses
ayant avec elles
boiteux estropiés aveugles muets
et beaucoup d'autres
et ils les jetèrent à ses pieds
et il les a guéris
si bien que la foule s'émerveilla en voyant
des muets parler
des estropiés rétablis
et des boiteux marcher
et des aveugles voir
et ils glorifièrent le Dieu d'Israël
puis ayant appelé à lui ses disciples Jésus a dit :
« je suis remué aux entrailles pour la foule
déjà trois jours qu'ils restent avec moi
et ils n'ont rien à manger
et les renvoyer à jeun je ne veux pas
de peur qu'ils ne défaillent en chemin »
et les disciples lui disent
« d'où dans un désert
nous procurerions-nous autant de pains ?
pour rassasier une telle foule »
et Jésus leur dit
« combien de pains avez-vous ? »
alors ils dirent
« sept ! et quelques petits poissons »
alors ayant enjoint à la foule de s'installer par terre
et ayant pris les sept pains et les poissons
et ayant rendu grâce
il rompit
et il donnait aux disciples
et les disciples aux foules
et tous mangèrent et furent rassasiés
et des morceaux en surplus
ils remplirent sept paniers
(Matthieu 15, 29-37)
