Grande erreur !
Viennent à lui des sadducéens, ceux qui disent qu'il n'y a pas de résurrection. Ils l'interrogent en disant : « Maître, Moïse a écrit pour nous : "Si le frère de quelqu'un meurt et laisse après lui une femme, et ne laisse pas d'enfant, que son frère prenne la femme et suscite une semence à son frère". Il était sept frères : le premier prend femme et meurt sans laisser de semence. Le deuxième la prend et meurt sans laisser après lui de semence. Le troisième, de même. Et les sept ne laissent pas de semence. Dernière de tous, la femme meurt aussi. À la résurrection, quand ils se lèveront, duquel d'entre eux sera-t-elle la femme ? Car les sept l'ont eue pour femme. »
Jésus leur dit : « N'est-ce pas pour cela que vous vous égarez ? Vous ne savez ni les Écrits, ni la puissance de Dieu ! Car, quand on se lève d'entre les morts, on ne se marie pas et on n'est pas marié, mais on est comme des anges dans les cieux. Pour les morts, qu'ils se réveilleront, vous n'avez pas lu dans le livre de Moïse, au Buisson, comment Dieu lui parle ? Il dit : "Moi : le Dieu d'Abraham, et Dieu d'Isaaac, et Dieu de Jacob !" Il n'est pas Dieu de morts, mais de vivants ! Vous vous égarez beaucoup. »
voir aussi : La veuve noire..., Du sexe des anges, Dis-moi quel est ton Dieu ...
Après "des pharisiens et des hérodiens" hier, voici que s'avancent aujourd'hui des sadducéens. En réalité, pour ce qui est de l'histoire de l'impôt à César, les pharisiens n'étaient pas vraiment à leur place ; cette association de pharisiens et d'hérodiens est d'ailleurs rare dans les évangiles, et on doit soupçonner que c'est leur tendance générale à charger les pharisiens de tous les maux qui en est responsable, car les deux "partis" n'ont pas grand chose à voir entre eux. Particulièrement dans l'épisode d'hier, la question de l'impôt est très savoureuse venant d'hérodiens, puisque dans les provinces sous la juridiction du tétrarque, c'est lui qui lève l'impôt. Bien sûr, il en reverse ensuite à l'occupant la part exigée, mais ses sujets peuvent s'en laver les mains, considérant n'avoir contribué qu'à l'imposition demandée par leur "roi", plus ou moins juif... La question, posée par des hérodiens devant un public judéen, était une rouerie pour le moins taquine !
Aujourd'hui, nous n'avons pas ce genre de doutes. Les sadducéens, effectivement, contrairement aux pharisiens, ne croient pas à la résurrection, c'est bien une de leurs caractéristiques assurées. Il faut comprendre comment s'est développé ce concept, les raisons qui l'ont amené, pour comprendre pourquoi les sadducéens le refusent, alors que les pharisiens l'ont adopté. Le judaïsme ancien considère que tout se passe dans cette vie-ci ; par conséquent, si on est riche et en bonne santé, c'est un signe de la bénédiction de Dieu, et sinon, c'est un signe qu'on est pécheur. Cette conception, pour le moins simpliste, convient très bien aux sadducéens, le parti des prêtres, qui ont un revenu assuré de par leur fonction au sein du peuple élu... D'autres, par contre, ont essayé de donner une réponse au fait que l'injustice semble bien régner sur terre, sans que ceux qui en sont victimes n'aient nécessairement commis le moindre péché ! Le livre de Job a tenté de donner une première réponse : les maux dont nous pouvons souffrir ne sont pas forcément une punition, mais ils peuvent être une épreuve permise par Dieu pour tester notre foi. Nous pouvons admirer l'attitude de Job dans ses épreuves, mais il faut reconnaître que l'histoire, en faisant rendre à Job, de son vivant, tous les biens qu'il avait perdus et encore bien plus, ne répond pas encore complètement au problème posé. La solution sera donc de dire que cette vie-ci n'est pas le tout de notre vie, que la mort n'est pas la fin, qu'une autre vie attend, après leur mort, ceux qui auront vécu dans la justice.
Il est certain que de telles idées ne sont pas exposées clairement telles quelles dans la Torah. Là-dessus, les saducéens, qui ne reconnaissent qu'elle comme normative, ne se sont certainement pas laissés déstabiliser par l'argumentation qui nous est rapportée ici, et qui n'est d'ailleurs pas une invention de Jésus. C'est une argumentation développée par le pharisaïsme, et nous sommes en fait obligés de nous reporter aux écrits du rabbinisme pour comprendre ce qu'elle veut dire, tellement elle nous est ici synthétisée, comme si tout le monde connaissait ça par cœur. Le raisonnement est le suivant : lors de l'épisode du buisson ardent, si Abraham, Isaac et Jacob avaient été morts, YHWH n'aurait pas dit "Moi (je suis) le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac, le Dieu de Jacob". En se présentant de cette façon, YHWH ne dit pas qu'il est le Dieu auquel ont cru en leur temps Abraham, Isaac et Jacob, mais il dit qu'il est encore, à ce moment-là où il parle à Moïse, leur Dieu, et donc que, eux, sont encore vivants, d'une manière ou d'une autre. C'est à la fois le "présent" (sous-entendu) qui le dit, mais surtout et plus encore la relation du sujet absolu qu'est Dieu à ses créatures : si YHWH s'affirme Dieu d'Abraham, c'est que, pour Lui, Abraham existe, est. Dieu fait être qui il veut, que ce soit sur terre ou ailleurs. On pourrait dire encore que, du moment qu'Abraham, Isaac et Jacob sont dans la pensée de Dieu, ils sont, tout court, ils existent.
Telle était donc la conception de la résurrection selon le pharisaïsme, conception que Jésus a héritée de ce mouvement. On peut noter que cette conception ne dit rien de l'état de vie concret des "ressuscités" ; on n'est pas dans la résurrection corporelle inaugurée par le tombeau vide ! Il ne faut alors pas prendre l'affirmation "on est comme des anges" comme disant plus qu'une réponse à la question assez grotesque des sadducéens : il est simplement évident que, dans la vie éternelle, il n'est plus question de s'engendrer une progéniture, ce qui est le seul objectif de la règle du lévirat selon laquelle les six frères ont été obligés d'épouser la veuve de leur aîné. Mais on notera aussi soigneusement que cette conception de la résurrection n'envisageait pas qu'il y ait de délai après la mort pour y accéder : Abraham, Isaac et Jacob sont dans la résurrection à l'époque de Moïse, et rien ne nous dit qu'il manque quoi que ce soit à cette résurrection. Le christianisme, dans son besoin de faire de Jésus la source de toute résurrection, va s'empresser d'oublier cette conception pharisienne de la résurrection, se contredisant en cela avec ce que Jésus lui-même en pensait, tel que nous le voyons l'exposer dans ce texte... La fin justifie les moyens ?

