Dire et faire
Quelle est la probabilité que ce soit bien Jésus qui ait dit "votre chef est unique : le messie", sachant que Matthieu est le seul des évangélistes à le prétendre, tout comme Matthieu a déjà été le seul à prétendre que Jésus avait félicité Pierre d'avoir proclamé qu'il était le messie, là où Marc et Luc, au contraire, décrivaient un Jésus interdisant qu'on dise ça ? Ajoutons qu'en se revendiquant être le chef des disciples tout en leur interdisant de se prendre eux aussi pour des chefs, il fait exactement ce qu'il vient de reprocher aux "scribes et pharisiens" : ils disent mais ne font pas ; Jésus dit "ne vous faites pas appeler chefs" et dans la foulée il se fait appeler chef...
Ce passage sur les titres (rabbi, père, chef) à ne pas revendiquer est cependant relativement cohérent, dans son ensemble, avec les enseignements de Jésus par ailleurs. Pour "rabbi", l'argument "unique est votre maître et tous vous êtes frères" ne peut que désigner "le père, celui du ciel" comme étant ce "maître", tout comme pour le titre de "père" qui vient juste après "rabbi". Cette attitude est celle qu'on voit à Jésus d'une manière générale au long des évangiles : il renvoie toujours au "père", à Dieu ; lui, Jésus, ne se considère que comme porteur de la parole de ce père, et sa mission n'est que d'orienter vers lui, vers le père, et non pas vers lui-même Jésus, quand bien même il pourrait être le messie.
Sur ce dernier point (Jésus se considérait-il comme le messie), le passage le plus généralement avancé en appui de cette hypothèse est celui lors de l'interrogatoire par le grand-prêtre, lorsque à sa question "es-tu le messie" Jésus répond avec des formules, en partie similaires et en partie différentes selon les évangélistes, où, à la fois il souligne que c'est le grand prêtre qui pense ça et le dit, et à la fois il cite alors deux passages des écritures (Psaume 110(109), 1 et Daniel 7, 13) qui sont généralement considérés comme prédire cette venue du messie, ce qui serait une façon de dire, mais seulement implicitement, qu'il le serait... Le moins qu'on puisse en dire est que tout ceci reste très imprécis, d'autant qu'on peut se demander d'où les évangélistes tiennent ces informations, puisque aucun des disciples n'était présent...
Quoi qu'il en soit, si Jésus a pu se considérer comme étant similaire d'une certaine façon à cette figure du messie fils de Dieu — tout ceci signifiant seulement qu'il avait une relation particulièrement intime avec Dieu, et en conséquence un témoignage particulier à donner à ses coreligionnaires de sa part —, une chose est certaine, c'est qu'il n'envisageait pas cette messianité (= onction reçue de Dieu) de la façon qui était censée répondre à leurs attentes. Au contraire, puisque sa façon à lui de comprendre sa mission va être d'accepter de se faire mettre à mort, précisément pour essayer de réfuter cet amalgame politico-militaro-spirituel que représentait cette figure dans leur imaginaire.
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Alors Jésus parla aux foules et à ses disciples,
disant :
« Sur le siège de Moïse
se sont assis les scribes et les pharisiens,
par conséquent, tout ce qu'ils vous disent, faites-le, et gardez-le,
et ne faites pas selon leurs œuvres,
car ils disent mais ne font pas :
ils lient des charges lourdes
et les placent sur les épaules des hommes,
mais eux-mêmes, même de leur doigt,
ils ne veulent pas les bouger ;
mais toutes leurs œuvres, ils les font
pour être remarqués par les hommes,
car ils élargissent leurs phylactères
et allongent leurs tresses,
ils aiment le premier lit dans les dîners
et les premiers sièges dans les synagogues,
et les salutations sur les places publiques
et être appelés par les hommes "rabbi"...
...mais vous, ne soyez pas appelés "rabbi",
car unique est votre maître
et tous vous êtes frères,
et n'appelez "père" nul d'entre vous sur la terre,
car unique est votre père, celui du ciel,
et ne soyez pas appelés "chef",
car votre chef est unique, le messie,
mais le plus grand d'entre vous sera votre servant :
qui s'exaltera sera humilié
et qui s'humiliera sera exalté. »
(Matthieu 23, 1-12)

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