Partage d'évangile quotidien
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Parole et paroles

Lun. 7 Août 2023

Matthieu est le seul qui introduise ce récit dit de la multiplication des pains en lien avec la mort de Jean le Baptiste. Chez Marc (6, 21-29), s'il y a bien récit de cette mort, il se termine sans que les disciples du Baptiste ne viennent en apporter la nouvelle à Jésus ; on ne sait d'ailleurs pas trop pourquoi Marc raconte cette mort à ce moment-là, comme un flash-back suivi d'un retour au présent. Luc comme Jean, de leur côté, ne racontent même pas cette mort.

Chez Matthieu, il y a aussi flash-back, comme chez Marc, mais là où pour Marc l'enchaînement "Jésus veut s'isoler mais les foules le rejoignent etc." fait partie du retour au présent de son récit, chez Matthieu, il n'en va pas de même, ce même enchaînement fait encore partie du retour en arrière, il y a un lien direct, c'est encore un évènement du passé qu'il raconte. Et on comprend la logique : c'est la nouvelle de la mort de son maître qui fait que Jésus éprouve le besoin de fuir la foule, et il faut reconnaître que cette raison est particulièrement plausible, en tout cas bien plus que chez Marc (6, 31) et Luc (9, 10), où l'argument évoqué pour cette tentative d'isolement est que les disciples, qui viennent de rentrer de leur première mission d'évangélisation, auraient besoin de se reposer... (quant à Jean, il ne mentionne même pas cette péripétie du voyage en barque et de la foule qui suit depuis le rivage).

Voilà donc Jésus pour le moins choqué par cette mort de son mentor. Certes, il avait pris plus ou moins ses distances, il s'était nettement démarqué du style de Jean, au point que ce dernier avait fini par douter même de ce que faisait son disciple préféré, son dauphin. Mais c'est normal, chaque "prophète", chaque authentique porte-parole de Dieu a sa propre vocation, chacun touchera son public, sa "cible", il en faut pour tous les goûts. Lorsque le disciple a été initié, autrement dit une fois qu'il est entré lui-même en relation personnelle et directe avec Dieu, le rôle de celui qui l'a accompagné jusque là est terminé pour l'essentiel. Les cas de figures qui se présentent alors peuvent varier : certains resteront en contact étroit, d'autres ne se verront plus du tout, peu importe au fond, c'est devenu secondaire.

Jésus, lui, s'était donc beaucoup éloigné, ce qui n'empêche que cela lui en met un coup.  Une fois Jean emprisonné par Hérode, l'issue ne laissait guère de doute, mais quand même. Et puis voilà, il aurait aimé prendre un moment pour lui, pour digérer l'évènement, mais le monde en décide autrement, et c'est ça aussi la vie de prophète, on ne choisit pas vraiment : l'Esprit souffle, tu l'entends, mais tu ne sais pas où il t'emmène. Ces foules ont besoin de lui, alors il guérit d'abord les malades, mais surtout il les enseigne : là-dessus aussi Matthieu diffère de Marc (6, 34) et Luc (9, 11) qui le disent explicitement, il les enseigne.

Mais peut-être Matthieu n'a-t-il pas complètement tort de ne pas mentionner clairement cet enseignement des foules par Jésus, car c'est en fait là le sens profond de cette multiplication de pains. Le pain de Dieu est un symbole très fort dans la culture hébraïque. Il évoque évidemment la manne reçue pendant quarante ans dans le désert, mais au-delà de cette manne, il signifie la sagesse de Dieu, car ces quarante ans mis pour aller d'Égypte en Canaan (qu'on se reporte à une carte du monde si besoin) n'ont certes pas été justifiés par la distance à parcourir, mais seulement par la sagesse que ces anciens esclaves devaient acquérir.

Ceci n'est pas pour dire qu'une multiplication miraculeuse de nourriture soit une impossibilité absolue en soi, mais qu'elle n'est sans doute pas l'essentiel ici. Le vocabulaire précis employé (il leva le regard au ciel, il bénit, rompit, et donna aux disciples les pains) évoque évidemment une autre scène, celle du dernier repas, et d'ailleurs si l'évangile de Jean raconte cette multiplication de pains, c'est uniquement pour développer tout son discours sur le "pain de vie", c'est-à-dire sur Jésus comme véritable nourriture en tant que "verbe" ("logos" = sagesse) de Dieu.

Rien n'interdit alors de prendre ce récit de miracle à la lettre, mais il serait dommage que ce faisant on passe à côté de sa lecture plus spirituelle, exactement de la même façon qu'on a le droit de croire que l'hostie soit littéralement de la chair de Jésus, mais qu'il serait dommage là aussi qu'on passe à côté de sa signification plus symbolique de surtout prendre part à son Esprit.

 

 

Jésus entendit (la mort de Jean le Baptiste),
il se retira de là, en barque,
    vers un lieu désert, pour s'isoler.

Mais les foules entendirent,
elles le suivirent à pied,
    depuis les villes,
et quand il sortit, il vit la foule nombreuse ;
il fut remué jusqu'aux entrailles pour eux,
    et il guérit leurs invalides.
    
Le soir venu,
    les disciples s'approchèrent de lui en disant :
« Le lieu est désert et l'heure est déjà passée,
renvoie donc les foules,
    qu'elles s'en aillent dans les villages
acheter des aliments pour elles ! »
    mais Jésus leur dit :
« Ils n'ont pas besoin de s'en aller,
donnez-leur, vous, à manger ! »
    ils lui disent donc :
« Mais nous n'avons rien ici, juste cinq pains et deux poissons ! »
    alors il dit :
« Apportez-les moi ici ! »

    Il ordonna aux foules de s'installer sur l'herbe,
il prit les cinq pains et les deux poissons,
il leva le regard au ciel,
il bénit, rompit,
    et donna aux disciples les pains,
    et les disciples, aux foules.

Ils mangèrent tous et se rassasièrent,
ils enlevèrent les parts en surplus :
    douze panières pleines !
or ceux qui avaient mangé étaient quelque cinq mille hommes,
    sans compter femmes et enfants.

(Matthieu 14, 13-21)

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