Petits détails
Ce matin, en me promenant comme chaque matin sur les bords de Loire, j’entraperçus à un moment un éclat fugitif, bleu, se déplaçant assez rapidement sur quelques mètres le long de la berge, un peu plus loin devant moi. Je pensais d'abord à une de ces grosses libellules, mais la teinte était un peu trop claire et nette, et puis c'était trop gros, j'en conclus alors au martin-pêcheur. Mais bien sûr, sitôt perçu, sitôt disparu ; ne me restait plus alors que l'éclat fugace de ce qui était venu s'inscrire dans ma conscience, et ensuite le souvenir seul...
Toutes les religions sont semblables à ce souvenir. Elles se basent sur des expériences du divin, de la transcendance, que certains ont faites, ou font, expériences qui sont cependant indicibles en leur consistance précise. Comme cette impression du martin-pêcheur, c'est plutôt après coup que nous réalisons ce qui s'est passé, et nos mots ne peuvent en rendre compte qu'avec une très grande imperfection. Le problème est que d'autres, qui reçoivent ces mots mais ne connaissent pas l'expérience par eux-mêmes, s'en font des idées fausses, mais vont finir par prendre ces approximations pour la réalité en elle-même.
L'épisode que raconte Matthieu aujourd'hui, qu'on appelle parfois "le jeune homme riche", est aussi rapporté par Marc (10, 17-22) et Luc (18, 18-23), avec quelques petites différences, dont la plus intéressante est peut-être celle-ci : chez Matthieu, la question initiale de cet homme est "Maître, que ferai-je de bon" pour avoir la vie éternelle, alors que chez Marc comme chez Luc cette question est "Bon maître, que ferai-je" pour hériter de la vie éternelle. La différence, qui peut sembler minime et anecdotique, porte sur la place du mot "bon".
La réponse de Jésus diffère alors évidemment aussi : chez Marc et Luc il dit "Pourquoi me dis-tu bon ? nul n'est bon, sinon l'unique : Dieu". C'est la réponse évidente dans le cadre du judaïsme, un seul être, Dieu, peut être dit "bon". Mais chez Matthieu, la réponse "Pourquoi me questionnes-tu à propos du bon ? un seul est le bon" est à peu près incompréhensible : que seul Dieu parmi tous les êtres puisse légitimement être qualifié de bon n'empêche pas qu'on puisse utiliser le mot "bon" pour qualifier des choses ou des actes : il y a des fruits bons et des fruits mauvais, de bonnes et de mauvaises actions, etc.
La motivation de Matthieu, en trafiquant maladroitement l'histoire telle qu'elle était clairement transmise à l'origine, est d'éviter de montrer Jésus refusant explicitement d'être confondu avec Dieu. En effet, non seulement il n'y a nul passage dans les évangiles où Jésus affirmerait "Je suis Dieu", et ceci est déjà assez ennuyeux pour le christianisme naissant qui s'oriente assez tôt vers une telle pensée tendancieuse ; alors, qu'en plus il puisse subsister des passages où Jésus refuse même explicitement une telle identification ! visiblement, c'en serait de trop pour Matthieu.
On peut cependant remarquer que c'est Matthieu seul qui a procédé à cette falsification, et par contre-coup on peut en conclure que cette déification de Jésus n'était pas partagée par tous, loin s'en faut, dans les tout premiers temps du christianisme. On peut aussi noter que ce même christianisme n'est pas non plus allé, ultérieurement, jusqu'à "harmoniser" Marc et Luc avec Matthieu, pour supprimer ce passage qui, chez eux, est quand même gênant pour la thèse adoptée d'un Jésus Dieu. Peut-on dire que ceci lui vaut un "bon" point ?
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En voici un qui s'approcha de lui et dit :
« Maître, que ferai-je de bon,
pour avoir la vie éternelle ? »
et il lui dit :
« Pourquoi me questionnes-tu à propos du bon ?
un seul est le bon,
mais si tu veux entrer dans la vie,
garde les commandements. »
Il lui dit : « Lesquels ? »
et Jésus dit : « Le :
"Tu ne tueras pas,
tu n’adultéreras pas,
tu ne voleras pas,
tu ne témoigneras pas à faux,
honore le père et la mère."
et :
"Tu aimeras ton proche comme toi-même." »
Le jeune homme lui dit :
« Tout cela, j'ai observé,
que me manque-t-il encore ? »
Jésus lui dit :
« Si tu veux être parfait,
va, vends tes biens,
et donne aux pauvres,
et tu auras trésor dans les cieux,
et viens, suis-moi ! »
Mais en entendant cette parole
le jeune homme s'en alla affligé
car il avait beaucoup de possessions.
(Matthieu 19, 16-22)

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