Pour quelques grains de blé
"Il est maître du shabbat, le fils de l'homme" : il faudrait arriver à préciser ce que signifie exactement ici "le fils de l'homme". La lecture chrétienne traditionnelle considère que cette expression, dans les évangiles, désigne toujours Jésus, que c'est un de ses titres, avec "fils (éventuellement : bien-aimé) de Dieu", "messie (en hébreu ; en grec : "christ")", "seigneur". Mais d'abord, dans le langage courant, en hébreu comme en araméen, un "fils d'homme" signifie simplement un "homme", un être humain, en sorte que cette phrase peut signifier simplement "il est maître du shabbat, l'homme". Mais il est vrai aussi que, toujours en hébreu et en araméen, on peut utiliser cette expression "le fils de l'homme" pour se désigner soi-même, à la place de "je", et dans ce cas cette phrase signifierait "je suis maître du shabbat".
Mais cette dernière possibilité est-elle bien cohérente dans ce contexte ? Jésus vient de s'appuyer dans son raisonnement sur un exemple où David, dont personne ne soutiendrait qu'il serait plus qu'un homme, a pris sur lui d'enfreindre une des nombreuses règles édictées dans la Torah. La conclusion qu'on en attend est donc que, d'une manière générale, les hommes ont le droit d'enfreindre les commandements de la Torah, dans certains cas, autrement dit que, toujours dans certains cas, ce sont bien eux qui doivent rester les maîtres de la Torah, et non l'inverse. Il resterait, évidemment, à définir quels sont ces cas : si toutes ces règles ont été édictées ou adoptées, ce n'est pas non plus sans raison. Mais avant d'aller plus loin, regardons aussi de plus près les versions parallèles de ce même épisode chez Marc et Matthieu.
Chez Matthieu (12, 1-8), avant de tirer la même conclusion mot pour mot, et après le même exemple de David, Jésus donne un second exemple où des hommes ne respectent pas le shabbat, il s'agit de sacrifices que les prêtres doivent accomplir spécifiquement ce jour-là. L'exemple est moins probant, en ce sens qu'il est prescrit par la Torah elle-même, d'où on peut supposer que cette prescription-là annule dans ce cas-là l'autre, celle du repos. Mais la conclusion que Jésus seul serait maître du shabbat n'en semble pas mieux cohérente, ce serait bien plutôt le contraire.
Chez Marc (2, 23-28), on retrouve aussi ces deux mêmes exemples, de David et des prêtres le jour du shabbat, mais la conclusion est un peu plus étoffée. Jésus commence d'abord par affirmer que "le shabbat a été fait pour l'homme et non l'homme pour le shabbat". C'est une évidence : quand l'homme a été créé, le shabbat n'existait pas encore, le shabbat n'a été institué qu'ultérieurement, et donc certainement pour le bien de l'homme, et non l'inverse. Et puis vient la même conclusion que chez Matthieu et Luc, avec juste une toute petite différence : "il est maître, le fils de l'homme, aussi du shabbat". Ce "aussi", qui pourrait être encore traduit par "même" (le fils de l'homme est maître même du shabbat), a son importance, parce que la règle du shabbat fait partie du cœur du cœur de la Torah, des dix "commandements".
C'est dire l'importance de la "transgression" dont il est ici question, et, évidemment, il restera encore et toujours à discerner quelles peuvent être les raisons qui autorisent à opérer une telle transgression. En l'occurrence, l'assimilation, de la cueillette de quelques épis et de l'extraction des grains qui les composent, à un travail de moisson, ne figurent nulle part dans la Torah... il s'agit là de ce qui est qualifié ailleurs dans les évangiles de "tradition des pères", ou qu'on appelle aussi "Torah orale", autrement dit il s'agit d'une casuistique, de règles, dont personne ne conteste qu'elles ont été élaborées par des hommes, et que d'autres hommes peuvent donc être amenés à contester.
Beaucoup de bruit pour rien ? en tout cas, il semble bien que notre expression "le fils de l'homme" désigne ici simplement l'homme, l'être humain, et non Jésus seul...
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Or il arriva qu'un shabbat
il traverse des emblavures,
et ses disciples cueillaient
et mangeaient les épis frottés dans les mains,
mais quelques pharisiens dirent :
« Pourquoi faites-vous ce qui n'est pas permis
le shabbat ? »
Jésus leur répond et dit :
« Vous n'avez même pas lu ce qu'a fait David
lorsqu'il avait faim,
lui et ceux qui étaient avec lui :
comment il est entré dans la maison de Dieu,
il a pris, a mangé, et a donné aux autres avec lui
les pains de la Face,
qu'il n'est pas permis de manger
si ce n'est seulement aux prêtres ? »
Et il leur disait :
« Il est maître du shabbat,
le fils de l'homme ! »
(Luc 6, 1-5)

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