Des rires et des pleurs
C'est la question de notre être, de notre essence-même : nous ne sommes pas notre propre source, nous ne pouvons que nous recevoir de cet autre, ou cet Autre ; c'est ce manque-là qu'on n'arrive pas à reconnaître en soi, à se reconnaître à soi-même...
Les "béatitudes", chez Luc, concernent des questions de manque : manque de moyens matériels, manque de nourriture, manque d'entourage, et ceux qui manquent sont dit heureux, tandis qu'on se désole sur ceux qui ne sont pas dans le manque. C'est littéralement le monde à l'envers : le monde, lui, l'esprit du monde, le bon sens, disent exactement l'inverse : heureux ceux qui sont riches, heureux ceux qui ont de quoi manger à satiété, heureux ceux qui n'ont aucune raison de pleurer. Il faut noter cependant que ce "heureux !" de l'évangile, peut avoir dans certains cas un sens légèrement différent : vous m'êtes chers ; vous m'êtes chers vous les pauvres, vous m'êtes chers vous qui avez faim, vous m'êtes chers vous qui pleurez ; c'est à vous que je tiens, c'est vous qui m'importez, alors que les autres, les riches, les repus, les rieurs, m'indiffèrent sinon m'exaspèrent.
Ce n'est donc pas tant que la situation de manque soit exaltée en elle-même, mais c'est plutôt le potentiel qu'elle recèle ; le manque implique qu'on soit en attente, en recherche, dans l'espérance, quand l'absence de manque implique l'inverse, on n'attend rien, on ne cherche rien, on n'espère rien, on a tout, sauf bien sûr qu'en fait on n'a pas l'essentiel, et c'est pourquoi en réalité ceux qui ont tout trouvent généralement qu'ils n'ont jamais assez, mais cette soif-là ne peut pas et ne pourra jamais être satisfaite, elle est un leurre, un faux-semblant, masquant le seul vrai manque, celui de sens à notre vie, celui de Dieu, celui de ce qui nous dépasse et qui seul pourra nous combler, mais qui ne se trouve pas là, dans ces satisfactions-là, matérielles.
C'est la question de notre être, de notre essence-même : nous ne sommes pas notre propre source, nous ne pouvons que nous recevoir de cet autre, ou cet Autre si vous préférez, et cette recherche effrénée de toujours plus de biens signe toujours que c'est de ce manque-là, premier, qu'il s'agit. C'est ce manque-là qu'on n'arrive pas à reconnaître en soi, à se reconnaître à soi-même. Et en un sens, on pourrait dire : tant pis ! tant pis pour eux, pour ceux-là qui poursuivent ainsi sans fin un objectif qu'ils ne pourront de toute façon jamais atteindre puisqu'ils se trompent de cible. Sauf que, il n'est pas vrai qu'on puisse accumuler indéfiniment des richesses matérielles par ses seuls mérites ; ce n'est pas possible : être riche, c'est forcément être riche au détriment de la pauvreté d'autres, on ne peut être riche qu'en exploitant ou spoliant, tant les autres que ce bien commun qu'est notre planète...
Et puis quand bien même, quand bien même leur recherche sans limites et vaine n'avait de telles conséquences néfastes tant sur le reste de l'humanité que sur la nature, ne seraient-ils pas pourtant à plaindre d'être ainsi dans une situation sans issue, sans avenir, dans une impasse, incapables de s'en sortir par eux-mêmes, si personne ne vient leur prêter la main ? c'est dans ce sens-là qu'on peut entendre aussi le "hélas !" — ou si on préfère la traduction plus traditionnelle, le "malheureux !" —, qui leur est adressé : ce n'est pas nécessairement une condamnation, mais un appel, une invitation, très précisément c'est là cette main qui leur est tendue. Ce n'est pas le "vous m'êtes chers" adressé aux autres, car ceux-là, ceux qui ont tout, ont aussi déjà tant de supposés "amis" qu'ils ne sauraient même pas prêter attention à celui-ci précisément qui se propose à eux. Mais ainsi rejoints au plus profond de ce qu'il faut bien appeler leur misère, de leur néant, spirituel ?
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et lui ayant levé ses yeux sur ses disciples disait
« heureux les pauvres !
car le royaume de Dieu est à vous
heureux ceux qui ont faim maintenant !
car vous serez rassasiés
heureux ceux qui pleurent maintenant !
car vous rirez
heureux êtes-vous
quand les hommes vous haïront
et quand ils vous excluront
et vous insulteront
et rejetteront votre nom comme mauvais !
à cause du fils de l'homme
réjouissez-vous en ce jour-là et tressaillez de joie !
car voici que votre salaire est abondant au ciel
car c'est de la même manière que leurs pères
ont agi avec les prophètes
cependant
hélas ! vous les riches
car vous percevez votre consolation
hélas ! vous les repus maintenant
car vous aurez faim
hélas ! les rieurs maintenant
car vous serez dans le deuil et vous pleurerez
hélas !
quand tous les hommes diront du bien de vous
car c'est de la même manière que leurs pères
ont agi avec les pseudo prophètes
(Luc 6, 20-26)

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