Histoires de pouvoirs
Est-il crédible que les douze aient eu la capacité d'effectuer des guérisons miraculeuses quand on voit ces mêmes douze se faire des croc-en-jambes entre eux pour obtenir les premières places dans le futur gouvernement d'Israël ?
Est-il crédible que les douze aient eu la capacité de permettre à des guérisons miraculeuses de se produire par leur intermédiaire ? car il faut bien comprendre que c'est de cela qu'il s'agit, lors de ce genre d'événements que nous qualifions de miraculeux : il ne s'agit pas d'un pouvoir personnel de la part du thaumaturge, en tout cas pas dans le sens que ce serait lui qui guérirait ; son seul pouvoir est, au contraire, celui de ne pas faire obstacle aux forces de guérisons qui, elles, sont réellement disponibles en permanence, c'est un pouvoir sur lui-même, qui lui permet de s'effacer, de s'abstraire, condition incontournable pour que ces forces puissent passer par lui pour atteindre leur destinataire. Or, quand on voit ces mêmes douze se faire des croc-en-jambes entre eux pour essayer d'obtenir les premières places dans ce qu'ils imaginent être le futur gouvernement d'Israël, on comprend que leurs égos sont encore tellement monstrueux...
Une interprétation possible de ces envois en mission est alors qu'il s'agit d'une rétro-projection de ce qu'ils vivront après la résurrection et surtout après ce qu'ils ont appelé la venue de l'esprit. Il semble effectivement assez certain que, une fois qu'ils ont pu dépasser leur déception de ce que Jésus ait fini ainsi sa vie, sans rétablir Israël dans sa souveraineté sur "sa" terre, ils aient su atteindre au-delà à bien autre chose, qu'ils ont accédé enfin aux mêmes perspectives, aux mêmes réalités, que vivait Jésus, et qu'ils aient eux aussi été alors capables, comme lui, de permettre à de telles guérisons dites miraculeuses de se produire par leur intermédiaire. Ces récits de mission du vivant de Jésus ne seraient ainsi que des anticipations de ce qui sera réellement vécu plus tard, et dont nous sommes relativement assurés, et en tout cas qui semble nettement plus crédible, après la terrible leçon qu'ils auront reçue par la crucifixion et la mort du héros...
Mais il y a quand même une autre possibilité, celle qu'au contact de Jésus ils se soient trouvés dans un état profondément ambivalent, à la limite du dédoublement de personnalité, par moments capables de faire comme lui, de s'abstraire d'eux-mêmes, de se laisser à s'oublier et se laisser faire par ces forces de vie — qu'on les considère comme d'origine naturelle ou divine importe peu en l'occurrence —, et à d'autres moments d'être envahis par un retour de leur bonne vieille nature originelle, qui se manifeste alors de manière d'autant plus irrépressible qu'elle sent bien qu'elle finira, un jour, par perdre la partie. N'est-ce pas ainsi que nous fonctionnons tous, parfois portés comme par la grâce, dans un dépassement de nous-mêmes qui peut même nous surprendre, et ensuite retombant dans ces bonnes vieilles ornières que nous connaissons si bien et qui, quelque part, nous rassureraient même presque ?
Si tel est le cas, si c'est bien cela qui s'est passé, on comprend mieux alors l'exclamation de Jésus quand il redescend de la montagne de la transfiguration et qu'il tombe sur l'épileptique que les disciples restés en bas ont été incapables de guérir : "jusqu'à quand devrai-je encore vous supporter ?" La capacité des douze à permettre aux forces de guérison d'agir par leur intermédiaire n'aura pas duré longtemps ! une déception de plus, à ajouter à celle qui suit la multiplication des pains, quand la foule veut l'emmener de force à Jérusalem pour le faire roi, pour avoir toujours à manger sans rien faire : ce ne sont pas seulement les foules qui restent terre à terre, bas du plafond, mais même les douze, ceux-là auxquels il est tout particulièrement attentif, qu'il bichonne, qui ont pu pour un temps se dépasser, chez ceux-là non plus ça ne marche pas, leur naturel est revenu au galop. Vers quoi alors s'achemine-t-il, lui ? comment tout cela pourra-t-il se finir ?
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alors ayant convoqué les douze
il leur a donné puissance et autorité
sur tous les démons
et pour guérir les maladies
et il les a envoyés proclamer le royaume de Dieu
et rétablir les infirmes
et il leur a dit
« ne prenez rien pour le chemin
ni bâton ni besace
ni pain ni argent
ni avoir chacun deux tuniques
et en quelque maison que vous entriez
là restez et de là repartez !
et quand on ne vous accueille pas
en repartant de cette ville-là
secouez la poussière de vos pieds !
en témoignage contre eux »
alors ils partirent et ils passaient par les villages
annonçant la bonne nouvelle et guérissant
en tout lieu
(Luc 9, 1-6)

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