Je est un autre
Jésus était-il attaché à la notion de souveraineté d'Israël sur "sa" terre, était-il attaché à la notion de peuple "élu", unique, parmi toutes les autres nations, lui qui finira par dire que sa royauté n'est pas de ce monde ?
Difficile d'être sûr de ce que pensait Jésus de ces taxateurs, ces gens qu'on appelle le plus souvent dans les traductions françaises les "publicains", qui étaient des percepteurs d'impôt, mais percepteurs des seuls impôts romains, pas des différentes taxes liées au culte. En sorte qu'ils étaient donc ce qu'on a appelé, lors de la dernière guerre mondiale et l'occupation allemande, des collabos : ils apportaient leur concours à l'administration romaine, ils la favorisaient, ce qui évidemment était très mal vu de la part des Juifs dans leur ensemble, à l'exception quand même des grandes familles sacerdotales qui, pour leur part, très pragmatiques, semblent s'être assez bien accommodées de l'occupation dans la mesure où elles pouvaient continuer de tenir le haut du pavé et s'enrichir de leur fonction.
La question, concernant l'opinion de Jésus sur ces taxateurs, reviendrait finalement à savoir ce qu'il pensait de l'occupation romaine en elle-même. Était-il attaché à la notion de souveraineté d'Israël sur "sa" terre ? était-il attaché à la notion de peuple "élu", unique, parmi toutes les autres nations ? Il y a bien sûr l'histoire des douze apôtres choisis parmi tous les disciples, ce nombre de douze étant en rapport avec les douze tribus censées composer ledit peuple, ceci supposant alors un projet de réunir à nouveau ces tribus, reconstituer l'unité de ce peuple : un tel projet plaide fortement dans le sens d'un attachement à cette tradition dont il est issu.
Mais d'un autre côté, qu'il finisse sa vie en se laissant mettre à mort, son refus de se défendre, qu'on peut symboliser par sa réponse à Pilate "ma royauté n'est pas de ce monde", dit clairement qu'il avait au moins fini par dissocier complètement son rôle de cet amalgame entre le temporel et le spirituel que constitue cet aspect-là du judaïsme. On doit considérer qu'il a évolué au cours de sa vie, y compris au cours de son ministère public. Vraisemblablement, quand il a commencé, avait-il encore de telles idées, d'un peuple élu, d'une terre qui lui soit réservée, mais c'est la suite qui l'a fait évoluer dans ses conceptions, et laisser progressivement tomber comme des oripeaux tout cet amalgame comme reliquat d'un travail d'épuration qui aurait dû se faire au cours de l'histoire de ses ancêtres mais auquel ils avaient été rétifs par pur orgueil.
Mais on peut prendre aussi ce court épisode par l'autre bout, si on préfère : il est venu pour inviter au salut les pécheurs, et non les justes. Se rend-on compte de la formidable ironie de cette réponse ? car qui peut se prétendre, s'affirmer, juste ? qui peut se dire sans rire parfait ? Lui-même ne pensait certainement pas l'être, et personne ne le peut. Nous sommes tous des êtres limités, dans le temps, dans l'espace, dans nos capacités, physiques, psychiques, morales, et surtout spirituelles, car telle est notre condition ontologique, de nous rêver omnipotents, de nous rêver éternels, alors que nous ne le sommes pas et ne le serons jamais par nous-mêmes.
La guérison est alors là, et seulement là, dans cette acceptation de ne pas être notre propre origine ; Je est un autre disait le poète..., mais aussi tous les mystiques, et là seulement se trouvent notre justification, notre accomplissement, et notre paix.
/image%2F0553225%2F20250118%2Fob_f7257f_20231028.jpg)
et il sortit de nouveau au bord de la mer
et toute la foule venait vers lui
et il les enseignait
et en passant par là il vit Lévi (celui de Halphée)
assis à la taxation
et il lui dit
« suis-moi ! »
et s'étant levé il le suivit
et il arriva qu'en s'attablant dans sa maison
de nombreux taxateurs et pécheurs
s'attablaient avec Jésus et ses disciples
(en effet ils étaient nombreux qui le suivaient)
et les scribes des pharisiens
ayant vu qu'il mangeait avec les pécheurs et les taxateurs
disaient à ses disciples
« c'est avec les taxateurs et les pécheurs qu'il mange !? »
et ayant entendu Jésus leur dit
« ce ne sont pas les forts qui ont besoin d'un médecin
mais ceux qui vont mal
je ne suis pas venu inviter les justes
mais les pécheurs »
(Marc 2, 13-17)

Commenter cet évangile