Codicille
Comme vu déjà depuis quelques jours, les traditions sur ce qu'il s'est passé exactement après la mort et la mise au tombeau du héros sont si diverses qu'il est difficile d'en tirer une vue d'ensemble cohérente. Peut-être avec ce dernier chapitre de Jean ?
Ce vingt et unième chapitre de l'évangile de Jean est comme un appendice, rajouté plus tard par un autre auteur que celui des vingt premiers, ce qui n'empêche que cet auteur ait pu aussi ajouter quelques touches ici ou là dans ce qui précédait, mais le fait est là, le vocabulaire, le style, de ce dernier chapitre indique sans équivoque un ajout. Il y a d'ailleurs un autre indice de ce fait, c'est la conclusion du vingtième chapitre "Jésus a fait encore beaucoup d'autres signes...ils ne sont pas écrits dans ce livre..." qui montrait bien que l'auteur de l'évangile estimait être au bout de ce qu'il voulait dire, et l'auteur de ce vingt et unième chapitre conclura à son tour "il est encore beaucoup d'autres choses qu'a faites Jésus..."
Quelle est la raison de fond qui a motivé cet ajout, pour ne pas dire codicille, nous allons peut-être la voir un peu plus loin, mais on peut remarquer en premier que cette scène de pêche nous parle de ce qui s'est réellement passé pour les disciples galiléens après la mort de Jésus : ils sont rentrés chez eux, piteux de s'être trompés sur le compte de leur rabbi ; ils se sont fait avoir ! Ils n'avaient cru en lui que comme messie politico-militaire, jamais ils n'ont su sortir de cette perspective, cela leur était absolument impossible, et là ils ont été bien obligés d'ouvrir les yeux, ils ont fait tout ça pour rien, quitter femmes, enfants, famille, amis, métier, vivre trois ans sur les routes à la seule merci de la providence...
On les a roulés dans la farine ! et c'est bien la queue basse qu'ils sont rentrés chez eux, sous les railleries ou les insultes des leurs, et ils n'avaient qu'une seule chose à faire : reprendre leur métier. Il leur en a fallu du courage ! admettre leur erreur, et reprendre le harnais, repartir dans les jours chacun semblable au précédent, en renonçant à tous leurs plans d'avenir merveilleux où ils auraient été les chefs d'Israël...! les pêcheurs reprennent leur métier de pêcheur, les charpentiers leur métier de charpentier, les maçons leur métier de maçon. Simon Pierre dit "je vais à la pêche" et tous disent "nous venons aussi avec toi" : l'auteur de ce vingt et unième chapitre a bien saisi ainsi la situation des Galiléens après la mort de celui sur qui ils avaient projeté tous leurs espoirs, leurs croyances, leur foi, de petites gens du peuple, qui prenaient à la lettre cette espérance de leur peuple, d'un messie chef religieux, certes, mais aussi chef politique et jusque chef de guerre.
Tel est donc très vraisemblablement ce qu'il s'est passé pour les Galiléens, jusqu'à ce qu'à un moment, une fois décantées les désillusions, les remords, ressorte enfin ce qu'il y avait quand même eu de beau et de bon dans l'aventure et l'enseignement reçu et l'exemple donné ; difficile d'en dire plus, mais cela est venu, ils ont fini par être sensibles, par comprendre, que Jésus vivait bien dans une relation à Dieu toute autre que la leur à eux, mais que eux aussi pouvaient en vivre, dans cette même proximité et liberté : cela s'est passé comme par osmose ou imprégnation, ils se sont mis à ressentir eux aussi cette présence, cette proximité, tout comme lui, même si d'abord encore très timidement. C'est cela pour eux la résurrection de leur rabbi, en tout premier, ce que Luc a aussi appelé la venue de l'Esprit, c'est d'entrer dans ce même état d'Esprit que lui.
Pour le Judéen Jean (l'évangéliste, l'auteur de la base des vingt premiers chapitres), mais aussi pour tous ceux de sa communauté (dont ceux qui ont complété l'évangile de différentes couches, jusqu'à ce vingt et unième chapitre), et vraisemblablement encore pour les autres Judéens, des personnes dans l'ensemble de classes aisées et cultivées, leur histoire a été assez différente, cette notion de messie politico-militaire, ils n'y croyaient tout au plus qu'à moitié, et ils étaient sans doute beaucoup plus sensibles à ce que Jésus disait sur sa proximité avec le Père, sans pour autant y accéder eux aussi à ce moment-là, de son vivant. Par contre, l'auteur principal de l'évangile, le "disciple que Jésus aimait", nous révèle à quel moment cela s'est produit pour lui : quand il a vu le tombeau vide, mais à des détails précis qu'il donne dans l'évangile.
Il le dit d'ailleurs en toutes lettres : "il vit et il crut". Et ce qu'il vit, c'est ce que Pierre avait vu aussi le premier mais sans en tirer de conséquences lui, à savoir que les différents linges qui avaient enserré le cadavre étaient restés là, chacun à sa place, exactement comme si le corps s'était volatilisé de l'intérieur, évaporé comme un parfum. Il est vrai que le texte est relativement sibyllin, mais c'est le "il vit et il crut" qui nous oblige quasiment à le lire ainsi, il faut bien que l'évangéliste ait vu quelque chose d'absolument incroyable pour que cela ait fait tilt en lui, "et il crut...". Et il se trouve que, par ailleurs, le linceul dit de Turin témoigne aussi d'un fait compatible avec un tel événement.
C'est donc en tout cas par une démarche très différente que les uns et les autres sont entrés dans le royaume, car c'est bien cela ce nouveau royaume dont Jésus a témoigné, celui de la présence du Père à chacune et chacun de nous, de cette proximité intime et même plus qu'intime, et qui se moque désormais de quelque notion que ce soit de nation, frontière, race, sexe, religion même, et autres barrières que les hommes aiment tant dresser entre eux. La résurrection physique de Jésus (et en fait plus exactement : la disparition extra-ordinaire de son corps), ce sont surtout les Judéens cultivés, les "très intelligents", qui en ont eu besoin, alors qu'il n'est pas évident du tout que ç'ait été le cas pour les Galiléens, beaucoup plus "simples" d'esprit, qui eux auront sans doute été beaucoup plus sensibles plus "simplement" à la bienveillance qui animait en permanence leur rabbi.
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après cela Jésus se manifesta de nouveau
aux disciples à la mer de Tibériade
et il se manifesta ainsi
ils étaient ensemble Simon-Pierre
et Thomas dit Jumeau et Nathanaël de Cana en Galilée
et ceux de Zébédée et deux autres de ses disciples
Simon-Pierre leur dit
« je vais pêcher »
ils lui disent
« nous venons nous aussi avec toi »
ils allèrent et montèrent dans la barque
et cette nuit-là ils ne prirent rien
puis le matin déjà venu Jésus se tint sur le rivage
cependant les disciples ne surent pas que c'était Jésus
Jésus leur dit alors
« petits enfants ! vous n'avez pas quelque chose à manger ? »
ils lui répondirent
« non ! »
alors il leur a dit
« jetez le filet du côté droit de la barque et vous trouverez »
ils jetèrent donc mais ils n'avaient plus la force de le tirer
à cause de la multitude de poissons
alors ce disciple que Jésus aimait dit à Pierre
« c'est le seigneur ! »
et Simon-Pierre ayant entendu que c'était le seigneur
ceignit sa blouse car il était nu et se jeta à la mer
et les autres disciples vinrent en bateau
car ils n'étaient distants de la terre que d'environ deux cent coudées
halant le filet des poissons
quand alors ils débarquèrent à terre ils virent un feu de braise posé là
et du fretin posé dessus ainsi que du pain
Jésus leur dit
« apportez maintenant du fretin que vous avez pris »
Simon-Pierre monta et tira à terre le filet
plein de cent cinquante-trois grands poissons
et bien qu'il y en ait eu tant le filet ne s'était pas déchiré
Jésus leur dit
« venez ! déjeunez ! »
aucun des disciples n'osait lui demander "tu es qui toi ?"
sachant que c'était le seigneur
Jésus vient et prend le pain et leur donne et le fretin de même
et c'est la troisième fois que Jésus se manifesta à ses disciples
réveillé d'entre les morts
(Jean 21, 1-14)

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