C'est moi !
"Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie... si tu peux supporter d’entendre tes paroles travesties par des gueux pour exciter des sots... si tu peux rencontrer triomphe après défaite et recevoir ces deux menteurs d’un même front..."
Il "oblige" les disciples à partir : ouste ! vous, dégagez ! S'il doit les obliger, c'est que ce n'était pas du tout leur souhait, eux voulaient rester avec la foule, que Jésus d'ailleurs renvoie aussi. Pourquoi les disciples voulaient-ils rester ? c'est là que l'évangile de Jean est précieux, qui nous dit qu'en voyant ce signe de la multiplication des pains, "les gens allaient se saisir de lui pour le faire roi", ils allaient l'emmener de force à Jérusalem pour le mettre sur le trône, et, il n'y a aucune raison pour que les disciples n'aient pas pensé comme "les gens", telles étaient certainement leurs intentions eux aussi, si ce n'est encore plus que cette foule, eux qui le suivent depuis déjà un bon moment, qui sont témoins de tous ces signes qui se produisent, ils sont bien entendu les premiers persuadés que Jésus est le messie attendu qui va chasser les romains.
Jésus expédie donc en premier les plus acharnés, ceux qui sont le plus enfermés dans cette optique de pouvoir temporel, ceux qui espèrent bien devenir les premiers ministres du futur gouvernement, au point qu'on peut se demander, puisque ce sont sans doute eux qui ont rassemblé cette foule lors de leur tournée missionnaire, s'ils ne sont pas même carrément les instigateurs de ce mouvement, si cela n'a pas été un des objets de leur prédication, qu'ils avaient trouvé le messie et qu'il allait chasser les romains ! Il fallait donc bien que ce soient eux dont Jésus se débarrasse en premier, s'il voulait faire retomber cette malencontreuse mayonnaise ; une fois éliminé le mauvais ferment, la foule aurait moins de raison de s'accrocher aux promesses qui leur avaient été faites par les lieutenants : déçue, il lui faudrait bien cependant se faire une raison, si c'est le supposé messie lui-même qui refuse d'endosser le rôle.
Par contre, on peut s'imaginer la panade dans laquelle se débattent les autres dans leur barque ! Ils ne comprennent plus rien, ils se seraient trompés à ce point ? ou est-ce plutôt que subitement il les a jugés indignes du rôle que eux espéraient tenir à ses côtés et qu'il va se mettre maintenant à en chercher d'autres à leur place ? il n'est donc pas étonnant qu'ils soient en train de galérer sur la mer avec un vent contraire ! Il est même possible qu'il n'y ait pas de vent ni de vagues, ce sont eux seuls qui ressentent ainsi leur situation, ils ne savent plus où ils vont, l'avenir et les projets qu'ils se représentaient ont disparu, ils sont en pleine dépression, et quand ils voient Jésus arrivant vers eux en marchant sur l'eau et le prenant pour un fantôme, la conclusion s'impose automatiquement : ils sont morts eux aussi, ils ne s'en sont pas aperçu mais ce sont avant tout des morts qui peuvent voir les morts...
Quant à Jésus, s'il est resté si longtemps à prier, seul avec le Père, c'est que lui non plus ne savait plus où il en était, ce qu'il devait faire, c'est pour lui un vrai tournant. Chez Marc comme chez Matthieu, à part à Gethsémani, c'est pratiquement la seule fois qu'on nous parle de Jésus en prière : c'est dire si l'heure est importante, décisive même. Il a un choix quasiment existentiel à faire maintenant, maintenant qu'il voit qu'il n'est pas compris et qu'il ne le sera sans doute jamais et même pas par ces plus proches de lui sur lesquels il aurait été en droit de compter plus que sur tous les autres : il est seul ! plus seul qu'il ne l'a jamais été jusque là, aussi seul qu'il le sera à Gethsémani, mais à Gethsémani ce ne sera pas vraiment une surprise, alors que là, maintenant, c'était à peu près inattendu, il n'avait pas encore compris, réalisé, la profondeur de ce malentendu entre eux et lui.
Et puis voilà, il a fait son choix, il continuera quand même, tout en sachant maintenant où cela ne pourra que le mener, ce que symbolise parfaitement cette marche sur les eaux, ces eaux qui signifient dans la culture hébraïque la mort, le néant : il a dépassé la peur de sa mort, il en est d'ores et déjà vainqueur, tel est du moins le choix qu'il a fait, même s'il lui restera encore à l'accomplir, à s'y tenir, à le consommer. Que Matthieu nous invente alors cette pseudo-tentative de Pierre de marcher lui aussi sur les eaux ne peut que nous consterner par le degré d'inconscience vis-à-vis des vrais enjeux de la situation : on dirait un de nos enfants-rois tyrans modernes, comme si c'était comparable à apprendre à faire du vélo, par exemple. Il est vrai cependant que c'est parfaitement cohérent avec le Pierre qui entrera dans la cour de Hanne avant de le regretter amèrement. Mais ici, est-il plausible que Jésus ait été d'humeur à se prêter à un tel enfantillage ?
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et aussitôt il obligea les disciples à monter dans la barque
et à le précéder de l'autre côté
pendant qu'il renverrait les foules
et il renvoya les foules et il monta dans la montagne prier à part
puis le soir étant venu il était là seul
et la barque était déjà loin à plusieurs stades de la terre
tourmentée par les vagues car le vent était contraire
et à la quatrième veille de la nuit
il alla vers eux en marchant sur la mer
et les disciples le voyant marcher sur la mer furent effrayés
se disant que c'était un fantôme et ils crièrent d'épouvante
alors aussitôt Jésus leur parla en disant
« courage ! c'est moi ! n'ayez pas peur ! »
alors répondant Pierre lui a dit
« seigneur ! si c'est toi ordonne-moi de venir à toi sur les eaux ! »
et il a dit
« viens ! »
et étant descendu de la barque Pierre a marché sur les eaux
et il est venu vers Jésus mais en voyant le vent il a été effrayé
et ayant commencé à couler il a crié en disant
« seigneur ! sauve-moi ! »
alors aussitôt Jésus ayant tendu la main l'a saisi et il lui dit
« croyant de peu ! pourquoi as-tu douté ? »
et étant montés dans la barque le vent tomba
et ceux de la barque se prosternèrent devant lui en disant
« vraiment tu es un fils de Dieu ! »
et ayant fini la traversée ils arrivèrent à terre à Gennésareth
et l'ayant reconnu les hommes de ce lieu
envoyèrent dans tout ce pays alentour
et on lui présenta tous ceux qui allaient mal
et on le suppliait rien que de toucher le tsitsit de son vêtement
et tous ceux qui touchèrent furent sauvés
(Matthieu 14, 22-36)

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