Conflit de générations
« Je suis venu apporter un feu sur la terre, et comme je voudrais qu'il soit déjà allumé ! Je dois recevoir un baptême, et comme il m'en coûte d'attendre qu'il soit accompli !
« Pensez-vous que je sois venu mettre la paix dans le monde ? Non, je vous le dis, mais plutôt la division. Car désormais cinq personnes de la même famille seront divisées : trois contre deux et deux contre trois ; ils se diviseront : le père contre le fils et le fils contre le père, la mère contre la fille et la fille contre la mère, la belle-mère contre la belle-fille et la belle-fille contre la belle-mère. »
voir aussi : Les feux de l'amour, Dieu vomit les tièdes, Un baptême
C'est bien une révolution que Jésus a apportée. Révolution dans la relation à Dieu, ce qui mettait en cause l'essentiel des pratiques religieuses de son temps. C'est un des faits les mieux établis scientifiquement à son sujet. Remises en cause du sabbat, du jeûne, des sacrifices, il n'y a guère que la Torah qui semble avoir échappé à ses ardeurs, en apparence du moins. Les autorités religieuses avaient de vraies raisons de s'inquiéter à son sujet, de se méfier des conséquences de son charisme sur les foules. S'il était allé jusqu'au bout, c'en était fini de leur situation au sein du judaïsme.
Pour autant, Jésus n'a pas été un révolutionnaire au sens ordinaire. Il n'avait pas de système à proposer en remplacement de l'existant. C'est à une révolution entièrement intérieure qu'il invitait. C'est la raison pour laquelle la Torah semble avoir échappé à ses critiques. De même que le sabbat et le reste, d'ailleurs, dont il ne remettait pas tant en cause les fondements eux-mêmes, que la manière de les pratiquer. C'est une question de non-mélange des genres. Une religion est un moyen, pas le but. Observer le repos du septième jour, fort bien, si ça aide à se relier à Dieu et aux autres. Sinon, si le sabbat devient au contraire un obstacle à cette relation, c'est que la religion s'est pervertie.
Qui veut la fin veut les moyens : cette maxime, Jésus l'a prise à son compte, mais dans un sens différent de celui qu'elle a généralement. Jésus ne voulait justement pas remplacer un système par un autre. Les systèmes sont toujours coercitifs, ils agissent de l'extérieur de la personne. Jésus voulait une prise de conscience intérieure, les moyens nécessitaient qu'il refuse tout ce qui se serait rapproché de près ou de loin à une institution, à une prise de pouvoir ou, du moins, à l'émergence d'un pouvoir concurrent. Et c'est là la véritable raison pour laquelle ses ennemis ont eu raison de lui, sans aucune difficulté.
Parce que avant même que ses ennemis s'emparent de lui, ce sont ses amis déjà qui l'ont laissé tomber. Ce qui a semblé être l'échec de Jésus, ce n'est pas sa capture et sa mort sur la croix par ses adversaires, c'est l'incompréhension de ceux qui le suivaient. Leur désarroi quand il a refusé de prendre la tête de leur révolte, quand il a opposé une fin de non-recevoir à leurs rêves de restauration politique du royaume de David. C'est là qu'il a eu à faire le choix : se trahir lui-même, céder aux sirènes du progrès, reprendre les rênes du destin de la nation juive, imposer une réforme tant religieuse que sociale. Nul doute qu'il l'aurait pu, et qu'un mieux non négligeable aurait pu en résulter, pour un temps (on exclut l'indépendance politique vis-à-vis des romains, quand même). Mais, comme toute révolution, ça n'aurait au bout du compte pas vraiment changé grand chose.
Et s'il revenait aujourd'hui, il agirait de même avec 'ses' églises.

