Il vit et il crut
Le premier jour de la semaine, Marie Madeleine se rend au tombeau de grand matin, alors qu'il fait encore sombre. Elle voit que la pierre a été enlevée du tombeau. Elle court donc trouver Simon-Pierre et l'autre disciple, celui que Jésus aimait, et elle leur dit : « On a enlevé le Seigneur de son tombeau, et nous ne savons pas où on l'a mis. »
Pierre partit donc avec l'autre disciple pour se rendre au tombeau. Ils couraient tous les deux ensemble, mais l'autre disciple courut plus vite que Pierre et arriva le premier au tombeau. En se penchant, il voit que le linceul est resté là ; cependant il n'entre pas.
Simon-Pierre, qui le suivait, arrive à son tour. Il entre dans le tombeau, et il regarde le linceul resté là, et le linge qui avait recouvert la tête, non pas posé avec le linceul, mais roulé à part à sa place. C'est alors qu'entra l'autre disciple, lui qui était arrivé le premier au tombeau. Il vit, et il crut. Jusque-là, en effet, les disciples n'avaient pas vu que, d'après l'Écriture, il fallait que Jésus ressuscite d'entre les morts.
Ensuite, les deux disciples retournèrent chez eux.
voir aussi : Vite, vite, vite, Etat des lieux, Résultat des courses
On est un peu perturbé par cette sorte de course entre Pierre et "l'autre disciple", course pour arriver au tombeau, que l'évangéliste transforme finalement en course au premier qui croira... Il y a eu effectivement une sorte de rivalité, de concurrence, entre d'une part la majorité des premières communautés, symbolisées ici par Pierre – même si ce fut sans doute Jacques qui y exerça en réalité le leadership –, et d'autre part une mouvance, à laquelle appartient l'évangéliste, qui se constitua dans le sillage de celui qu'il désigne comme cet "autre disciple, celui que Jésus aimait".
On sait que cet "autre disciple" était un sadducéen, un prêtres donc, et d'une des familles les plus proches du pouvoir. Si, bien qu'arrivé le premier, il n'entre pas immédiatement dans le tombeau, c'est sans doute de par son éducation, qui lui a appris à craindre l'impureté rituelle qui pourrait résulter de son contact avec un mort. Il voit bien qu'il n'y a plus de corps dans le linceul, mais il lui faut le temps de la réflexion, réaliser que cela signifie que le corps a vraiment disparu, peut-être même vérifier qu'il ne se trouverait pas ailleurs dans le caveau, avant de se résoudre à y pénétrer.
Entre temps, Pierre, le rival, le galiléen plus frustre qui ne s'est jamais tellement embarrassé de ces questions de pureté et d'impureté, a donc eu le temps d'arriver et s'est engouffré sans se poser la moindre question. Pourra-t-on dire alors que c'est lui qui a atteint le prmier le cœur de la situation ? C'est là que l'évangéliste donne son petit coup de griffe : il fait décrire par Pierre l'état précis des choses, celui à partir duquel l'autre disciple va savoir passer au-delà des apparences pour pouvoir conclure à la résurrection. Mais Pierre, "bien sûr" – comment cela lui aurait-il été possible, à ce rustre péquenot de galilée ? –, ne voit rien de plus que des linges.
La question est alors : qu'est-ce qui, dans cette description des linges, a permis à l'autre disciple de conclure à la résurrection ? La traduction que nous avons ici, comme la plupart des traductions, ne permettent malheureusement pas de le comprendre comme il faut. Plutôt que "resté là", le linceul est en fait "reposé". "Resté là" peut donner à entendre que le linge a été déplacé, repoussé, ce qui n'est pas le cas, la partie du linge qui se trouvait au-dessus du corps est simplement retombée sur la partie inférieure.
Quant au second linge, que rien n'oblige à identifier comme un 'suaire', il n'est nullement dit qu'il ait servi à "recouvrir la tête", ce qui signifierait que, pour qu'on le retrouve 'enroulé', il y aurait eu une intervention – qu'elle ait été humaine, angélique ou divine. De même le texte ne dit pas qu'il "n'est pas posé avec le linceul", qui là encore semble dire que quelqu'un l'a déplacé. Voici ce que dit en fait le texte : "et le soudarion, ce (linge) pour la tête qui est distinct du linceul, reposé, enroulé, à sa place".
Autrement dit, rien n'a bougé ! Tout est exactement à sa place, exactement comme les choses avaient été laissées le vendredi soir. La seule chose qui ait disparu, c'est le corps. Disparu d'une manière mystérieuse — volatilisé, dissous, sublimé ? — seul le dessus du linceul est retombé sous l'effet de la gravité et de l'absence du corps. Il est vrai, il faut le reconnaître, que le texte n'explicite pas les choses à ce point. Mais c'est l'explication la plus logique à cette conclusion que l'évangéliste a voulu ici souligner si fortement : il vit et il crut.

