L'ancien et le nouveau
Comme les disciples de Jean Baptiste et les pharisiens jeûnaient, on vient demander à Jésus : « Pourquoi tes disciples ne jeûnent-ils pas, comme les disciples de Jean et ceux des pharisiens ? »
Jésus répond : « Les invités de la noce pourraient-ils donc jeûner, pendant que l'Époux est avec eux ? Tant qu'ils ont l'Époux avec eux, ils ne peuvent pas jeûner. Mais un temps viendra où l'Époux leur sera enlevé : ce jour-là ils jeûneront.
« Personne ne raccommode un vieux vêtement avec une pièce d'étoffe neuve ; autrement la pièce neuve tire sur le vieux tissu et le déchire davantage. Ou encore, personne ne met du vin nouveau dans de vieilles outres ; autrement la fermentation fait éclater les outres, et l'on perd à la fois le vin et les outres. A vin nouveau, outres neuves. »
voir aussi : Les temps changent, Jeûnes d'aujourd'hui, Modes des jeûnes
En quelques notations comme celle d'aujourd'hui, Marc nous dépeint un Jésus qui va finir par remettre en cause quasiment toutes les pratiques du judaïsme de son temps. Les sacrifices au Temple, les notions de pureté, le lien entre péchés et malheurs, le jeûne, le sabbat : tout va finir par y passer, ne resteront guère que l'amour de Dieu et du prochain. Pourtant Jésus restera juif, il ne s'adressera dans sa vie qu'à des juifs, à quelques exceptions occasionnelles possibles. Il ne prendra pas la décision, comme le feront plus tard ses adeptes, d'investir ses efforts en direction des païens, des goïms, des nations. Il reste donc convaincu de l'élection de son peuple, ou du moins reste-t-il fidèle à son Dieu, YHWH.
Évidemment, comme nous l'avons déjà dit de nombreuses fois, cette distance de Jésus avec la religion de son enfance ne s'est pas faite en un coup. C'est progressivement au cours de la période galiléenne qu'il a compris les conséquences de la révélation qu'il avait eue pendant son apprentissage auprès du Baptiste. Marc nous synthétise ici, dès les débuts du ministère en Galilée, le fruit de cette période provinciale et heureuse, encore ouverte sur tous les possibles. Ce n'était donc pas à ce moment que Jésus aurait pu se poser la question d'élargir le champ de son action à l'humanité entière. Ce qui nous semble crever les yeux – que aimer Dieu et son prochain est un message universel – n'est venu qu'à la fin de cette période. C'est à ce moment-là seulement qu'il a pu se poser la question, lors de la crise au désert, quand il a dû stopper tout, renvoyer tout le monde, à commencer par ses disciples, parce qu'ils voulaient l'entraîner dans une aventure politique.
La question reste posée, aujourd'hui encore : quand il reste aussi peu des anciens habits, sommes-nous en présence d'une nouvelle religion ou n'est-ce qu'un remaniement, extrême certes, de l'ancienne. L'histoire, elle, a décidé en faveur d'une rupture, quelles qu'en soient les raisons plus ou moins fondées de part et d'autre. Mais voyons ce que nous en dit ce texte d'aujourd'hui. En fait, nous y trouvons les deux options. D'abord on nous dit que ce chamboulement dans les pratiques n'est que provisoire, qu'il ne vaut que pour le temps de la présence de Jésus sur Terre, mais qu'après sa mort ce sera le "status quo ante" qui prévaudra ! Ça, c'est effectivement l'option qu'ont choisie la majorité des premières communautés de disciples : reprendre le chemin du Temple, observer le sabbat, jeûner. Plus juif qu'eux, tu meurs. Il suffit de lire Matthieu, de voir Jacques à Jérusalem prêt à imposer la circoncision à ces païens vers lesquels le petit nouveau, Paul, prétendait se tourner.
Mais cette histoire d'époux ne peut pas venir de Jésus. D'une part parce que l'Époux signifie ici Dieu, c'est une image traditionnelle représentant Dieu comme prenant pour épouse son peuple. Or, Jésus ne s'est jamais pris pour Dieu, c'était impensable pour n'importe quel juif, pas plus lui que ses disciples d'ailleurs. Même de le considérer comme le Messie ne pouvait justifier de l'assimiler ainsi à Dieu. Et puis d'autre part, Jésus ne se souciait pas de l'après, de ce qui pourrait se passer une fois qu'il serait mort. Il avait déjà bien assez à faire avec son présent, c'était là où il vivait, au moment où il vivait, qu'il pensait avoir une mission, et il s'y consacrait entièrement, c'était tout ce qui l'intéressait. Tout passage des évangiles qui prête à Jésus des prédictions sur l'après de sa mort est une projection rétro-active des premières communautés.
C'est donc la seconde option, celle des deux petites paraboles des vêtements et des outres, qui exprime sans doute la position authentique de Jésus lui-même. Ici il n'est pas question de mesures temporaires, ni de demi-mesures. Pas question de rapiécer le vieil habit, de rapporter le neuf sur du vieux : on fait un habit entièrement neuf, même si c'est pour vêtir le même bonhomme. Avec les outres, on irait même encore plus loin : ce n'est pas seulement le contenant qui est neuf, c'est aussi le contenu. À enseignement neuf, pratiques neuves elles aussi. Un enseignement neuf ne peut se nipper dans de vieux oripeaux. Alors que l'inverse serait possible – qu'un enseignement vieux se déguise sous des habits neufs – cette parabole nous atteste qu'il ne s'agit pas de ça pour Jésus, mais qu'au contraire, si ses interlocuteurs veulent comprendre ce qui peut les choquer dans les libertés qu'il prend avec les pratiques traditionnelles de sa religion, ils doivent remonter à ce qui motive ces libertés, sa conception de Dieu.
Et certes on peut dire que le Dieu de Jésus est le Dieu des juifs. D'abord c'est un dieu et non plusieurs dieux. Ensuite c'est un Dieu personnel, et puis qui se soucie des hommes. Et on pourrait sans doute énumérer encore un certain nombre de spécificités, qui finiront par établir que le YHWH de l'époque de Jésus était le Dieu le plus proche de celui qu'il nous a révélé. Il n'empêche qu'il y a quand même un gouffre entre celui-ci et son 'papa', pour reprendre le mot par lequel il a essayé de nous dire au plus près ce qu'il était pour lui et qu'il souhaitait que tous découvrent aussi : ce Dieu confident, ami, intime, autre que nous et pourtant plus nous que nous-mêmes. Paradoxal, Jésus, dans sa révolution qui se veut pourtant fidélité ? Oui, mais parce que c'est ce Dieu qu'il avait découvert qui l'est en premier, complètement paradoxal...

