En bonne compagnie
Jésus sortit de nouveau sur le rivage du lac ; toute la foule venait à lui, et il les instruisait.
En passant, il aperçut Lévi, fils d'Alphée, assis à son bureau de publicain (collecteur d'impôts). Il lui dit : « Suis-moi. » L'homme se leva et le suivit.
Comme il était à table dans sa maison, beaucoup de publicains et de pécheurs vinrent prendre place avec Jésus et ses disciples, car il y avait beaucoup de monde.
Même les scribes du parti des pharisiens le suivaient aussi, et, voyant qu'il mangeait avec les pécheurs et les publicains, ils disaient à ses disciples : « Il mange avec les publicains et les pécheurs ! »
Jésus, qui avait entendu, leur déclara : « Ce ne sont pas les gens bien portants qui ont besoin du médecin, mais les malades. Je suis venu appeler non pas les justes, mais les pécheurs. »
voir aussi : Promiscuité à risques, Tout le monde à table !, Table ouverte
Nous continuons sur le thème du péché. Il y a deux jours (du découpage liturgique), Jésus a guéri un lépreux et bien pris soin de lui dire d'accomplir les rites prévus par la Loi dans de tels cas de guérison. C'est un épisode de cohabitation. D'une part, en effet, Jésus a dit au lépreux qu'il était purifié, ce qui est différent de la guérison : "sa lèpre le quitta et il fut purifié". "Sa lèpre le quitta", c'est la guérison, "et il fut purifié", c'est le pardon des péchés. Mais d'autre part, il lui dit de "donner pour sa purification ce que Moïse prescrit dans la Loi". Or, ces prescriptions de la Loi, ont justement elles aussi pour objet d'obtenir ce même pardon. Dans cet épisode, donc, Jésus semble vouloir ménager l'ordre établi. Il y a eu pardon des péchés en-dehors de l'institution, mais on nous dit que pour autant il ne souhaite pas entrer en guerre avec cette institution.
Hier (toujours en terme de découpage liturgique), il a remis ça : guérison et pardon des péchés. Mais cette fois, il y a des scribes qui sont là, ces gardiens de l'orthodoxie, ces spécialistes de la Loi. C'est une occasion de préciser les choses. Il y a effectivement comme un vice de forme dans la logique de cette Loi. Ses "prescriptions" ne prétendent aucunement avoir le pouvoir de guérir. Les prescriptions ne sont pas le remède aux maladies, elles ne s'imposent que après qu'il y ait eu guérison, mais par contre elles prétendent être le seul moyen d'obtenir le pardon des péchés qui étaient censés être les causes de la maladie. Mine de rien, Jésus affirme donc ici l'absurdité de ces prescriptions. Puisque, dit-il, ce sont des péchés qui sont censés engendrer les maladies, la guérison de ces maladies ne peut que signifier que les péchés ont déjà été pardonnés. La Loi, en ce domaine, n'est qu'un parasite qui permet à une élite – les prêtres et leurs scribes – de maintenir sous leur dépendance le reste du peuple.
Aujourd'hui, Jésus enfonce le clou. En même temps, ses adversaires ne sont pas exactement les mêmes. Les prescriptions de la Loi concernant le pardon des péchés consistent en sacrifices à offrir au Temple. Ceux qui s'accrochent à ce système parce qu'ils en tirent profit sont les sadducéens. Aujourd'hui, il n'est pas question de guérison mais de fréquentation. C'est que certains considèrent qu'il n'est pas convenable d'avoir des relations avec les malades et d'une manière générale avec tout pécheur. Pour ces gens, le péché en lui-même est comme une maladie contagieuse. Et, un peu comme certains de nos jours ont l'obsession de vivre dans un environnement le plus aseptisé possible, voire stérile, par peur des germes, des miasmes, des microbes et autres virus, de la même façon les pharisiens rêvent d'un monde à part où ils seraient seuls entre eux, entre gens de bonne compagnie, des parfaits !
C'est une question de tous les temps et parfaitement d'actualité, au-delà des termes dans lesquels elle se posait à l'époque et qui peuvent nous sembler quelque peu folkloriques. Dans le domaine de la santé physique, il est clair qu'à vouloir s'exposer inconsidérément à des foyers de contamination on prend des risques irraisonnés. Mais d'autre part, on sait aussi qu'une personne vivant en milieu quasiment stérile sera beaucoup plus vulnérable au premier rhume venu, qu'il prendra chez elle des proportions sans commune mesure avec ce qu'il aurait été pour un autre. C'est une question de juste milieu. Notre organisme est capable d'adaptation, il est capable d'apprendre et d'inventer des réponses. Cela suppose qu'il ne soit pas attaqué trop massivement : il n'aurait pas le temps de fabriquer la réponse. Mais cela suppose aussi qu'il se laisse quand même atteindre modérément, sinon il ne peut rien fabriquer du tout.
Dans le domaine de la santé morale, il en va de même. Les pharisiens n'ont pas complètement tort. Il est évident que de vivre en permanence dans un milieu délétère, sans repères, "sans foi ni loi", ne peut que mener la conscience à s'obscurcir, à céder aux sirènes de la relativisation, à se laisser aller. On verra rarement des enfants issus de milieux matérialistes adopter un autre mode de vie s'ils ne croisent pas sur leur route des personnes qui leur donnent le témoignage d'une autre façon possible de voir les choses. Mais d'autre part, vivre dans un ghetto, que ce soit celui d'une école 'privée' ou le petit cercle cotonneux d'une paroisse bien-pensante, ne peut mener qu'à une catastrophe le jour où le monde finira par faire irruption dans notre bunker bétonné, et ce jour arrivera forcément à un moment ou un autre, plus ou moins tard, mais il arrivera.

