Hommes de pouvoir
Jésus était de retour à Capharnaüm, et la nouvelle se répandit qu'il était à la maison. Tant de monde s'y rassembla qu'il n'y avait plus de place, même devant la porte. Il leur annonçait la Parole.
Arrivent des gens qui lui amènent un paralysé, porté par quatre hommes. Comme ils ne peuvent l'approcher à cause de la foule, ils découvrent le toit au-dessus de lui, font une ouverture, et descendent le brancard sur lequel était couché le paralysé. Voyant leur foi, Jésus dit au paralysé : « Mon fils, tes péchés sont pardonnés. »
Or, il y avait dans l'assistance quelques scribes qui raisonnaient en eux-mêmes : « Pourquoi cet homme parle-t-il ainsi ? Il blasphème. Qui donc peut pardonner les péchés, sinon Dieu seul ? »
Saisissant aussitôt dans son esprit les raisonnements qu'ils faisaient, Jésus leur dit : « Pourquoi tenir de tels raisonnements ? Qu'est-ce qui est le plus facile ? de dire au paralysé : 'Tes péchés sont pardonnés', ou bien de dire : 'Lève-toi, prends ton brancard et marche' ? Eh bien ! Pour que vous sachiez que le Fils de l'homme a le pouvoir de pardonner les péchés sur la terre, je te l'ordonne, dit-il au paralysé : Lève-toi, prends ton brancard et rentre chez toi. »
L'homme se leva, prit aussitôt son brancard, et sortit devant tout le monde. Tous étaient stupéfaits et rendaient gloire à Dieu, en disant : « Nous n'avons jamais rien vu de pareil. »
voir aussi : Vues de l'esprit, Solution de facilité ?, Entrée par effraction
Avant-hier, après une journée – une soirée surtout – marathon où tout Capharnaüm avait défilé dans la maison de Simon, Jésus avait quitté la bourgade pour aller "ailleurs, dans les villages voisins". Bref, on était au début d'une tournée de la région. Et le voici déjà de retour après avoir juste croisé la route d'un lépreux. Bien sûr, on nous dit que ce lépreux a tellement manqué de discrétion que Jésus ne pouvait plus "entrer ouvertement dans une ville", qu'il "était obligé d'éviter les lieux habités", que "de partout on venait à lui". Donc la tournée des bourgades a dû être annulée. Pourtant il a bien dû s'en passer des choses, des rencontres, des signes, des guérisons, mais on ne nous le dit pas.
En fait, on ne peut pas prendre les évangiles pour une chronique exhaustive et ordonnée des faits et gestes de Jésus. L'auteur choisit des épisodes pour leur valeur symbolique, sans réel souci de leur succession chronologique, prêt même à en modifier des détails ou des circonstance, si son propos le nécessite. La journée de Capharnaüm était une journée type de la période galiléenne : enseignement, la partie théorique, suivi de guérisons, la mise en application. C'est presque un équivalent de l'épisode des pèlerins d'Emmaüs chez Luc, pour la période d'après la résurrection, avec l'explication des Écritures suivie de la fraction du pain. Cette journée à Capharnaüm était le manifeste de la méthode Jésus.
Puis il y a eu le lépreux, qui nous a dit quelle était la cible des opérations : tout le monde, absolument tout le monde. Nous en avons déjà parlé, la lèpre était à l'époque synonyme de l'exclusion la plus sévère, une mort relationnelle ; un lépreux était mort à la vie communautaire. Normalement, ce lépreux n'aurait même pas dû pourvoir se trouver à proximité de Jésus. Dès qu'ils apercevaient quelqu'un au loin, ils devaient soit s'enfuir, soit signaler leur état pour qu'on ne s'approche pas d'eux. Celui-ci a commis une faute au regard de la Loi en venant trouver Jésus. Pourtant, loin de le lui reprocher, et avant même de le guérir, Jésus rend hommage à son acte de foi en osant ce geste proprement impensable : il le touche !
Nous retrouvons des thèmes semblables aujourd'hui, un peu plus développés. Le paralysé n'est pas un intouchable, mais son parcours du combattant pour parvenir jusqu'à Jésus est ici beaucoup plus explicite. Le retour à Capharnaüm permet de planter le décor d'un Jésus, tellement pressé par la foule, qu'on comprend que ce soit mission impossible pour un homme inerte, donc accompagné de son escorte de porteurs, de parvenir jusqu'à lui. C'est là le premier message de l'épisode : les 'miracles' sont un don gratuit de Dieu, c'est Dieu qui les accomplit, pas Jésus. Pourtant c'est quand même grâce à Jésus aussi qu'ils sont possibles, grâce à sa communion avec le Père. Et de même c'est aussi grâce aux bénéficiaires, qu'ils peuvent se réaliser, il faut que les bénéficiaires aient fait acte de foi. Voilà la première leçon que veut faire passer l'évangéliste dans cet épisode, c'est grâce à l'obstination et l'ingéniosité qu'ont montrées le paralytique et ses brancardiers, que Jésus a été pris de compassion, et que finalement Dieu a guéri.
Le second grand sujet abordé par l'épisode, et qui est ici intimement lié, est celui du péché. Nous devons d'abord bien prendre garde que la notion de péché pour les juifs n'est pas la même que celle que nous, chrétiens, avont développée par la suite. Le péché, chez les juifs, est toujours une question d'erreur d'appréciation, de jugement défaillant. Même pour celui qui 'commet le mal', avec une volonté de nuire : c'est que sa volonté résulte d'un manque de discernement. En somme, il n'y a pas de mal absolu, il n'y a pas d'Esprit du mal, ces notions, fondamentalement, ne sont pas juives. Il y a plutôt une imperfection, inéluctable, inhérente à la condition humaine. Et c'est pour cette raison qu'ils considèrent que Dieu seul peut sauver l'homme, Dieu seul peut 'pardonner' les péchés. Et le moyen par lequel Dieu donne son pardon, c'est tout l'objet de l'institution du Temple et de ses sacrifices. Et c'est là le cœur de cette seconde leçon d'aujourd'hui.
Matthieu, dans sa version de ce même passage, le conclut par la foule qui glorifie Dieu "d'avoir donné un tel pouvoir aux hommes" (Matthieu 9,8). Il parle bien alors du pouvoir de pardonner les péchés que vient de manifester cet homme, fils d'homme, Jésus. Pourtant, c'est quand même Dieu qui pardonne en l'occurrence. Mais il n'empêche que ça change tout. Et puis, si c'est plus de pouvoir pour les hommes, c'est aussi plus de responsabilités, parce qu'on passe d'un système où, Dieu étant seul à la manœuvre, les hommes peuvent se contenter de ces actes impersonnels, presqu'extérieurs à eux, qu'est le système des sacrifices, à ce qui n'est justement plus un système, où c'est la foi intérieure, l'union intime, à Dieu qui agit, la foi de Jésus, la foi du paralytique, la foi du lépreux, ma foi, notre foi.


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