Avis de grand vent
Lorsque Jésus, avec la puissance de l'Esprit, revint en Galilée, sa renommée se répandit dans toute la région. Il enseignait dans les synagogues des Juifs, et tout le monde faisait son éloge.
Il vint à Nazareth, où il avait grandi. Comme il en avait l'habitude, il entra dans la synagogue le jour du sabbat, et il se leva pour faire la lecture. On lui présenta le livre du prophète Isaïe. Il ouvrit le livre et trouva le passage où il est écrit :
L'Esprit du Seigneur est sur moiparce que le Seigneur m'a consacré par l'onction.Il m'a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres,annoncer aux prisonniers qu'ils sont libres,et aux aveugles qu'ils verront la lumière,apporter aux opprimés la libération, annoncer une année de bienfaitsaccordée par le Seigneur.
Jésus referma le livre, le rendit au servant et s'assit. Tous, dans la synagogue, avaient les yeux fixés sur lui. Alors il se mit à leur dire : « Cette parole de l'Écriture, que vous venez d'entendre, c'est aujourd'hui qu'elle s'accomplit. »
Tous lui rendaient témoignage ; et ils s'étonnaient du message de grâce qui sortait de sa bouche. Ils se demandaient : « N'est-ce pas là le fils de Joseph ? »
voir aussi : Homélie modèle, Messie attendu
C'est la version de Luc de l'inauguration du ministère public de Jésus. Sur ces tout débuts, Luc ne suit pas exactement le même schéma que Marc et Matthieu. On sait que Marc est le premier évangile a avoir été rédigé, et que Matthieu et Luc ont repris celui de Marc, en supprimant parfois quelques passages, en les reformulant d'autre fois à leur manière, et en ajoutant d'autres matériaux. Sur ces commencements du ministère de Jésus, Matthieu a suivi à peu près Marc. Tous deux décrivent d'abord l'appel des premiers disciples, puis ils enchaînent sur uns scène dans la synagogue de Capharnaüm avec un possédé, un homme sous l'emprise d'un esprit impur. Luc va décrire aussi cette scène à Capharnaüm. Mais il ne parle pas de l'appel des premiers disciples (on sait que Luc est disciple de Paul, qui n'a pas connu Jésus ; il n'est pas important pour eux de se rattacher à la lignée de ces premiers disciples). Par contre, il nous décrit cette scène dans la synagogue de Nazareth. C'est dire toute l'importance qu'elle a pour lui.
Luc est le seul à décrire cette scène à Nazareth. Ce n'est pas seulement qu'il est le seul à la situer à ce moment-là, c'est aussi qu'aucun autre évangéliste ne la relate nulle part ailleurs. On peut donc douter de sa réalité historique. Il faut la prendre pour ce qu'elle est, de toute façon : un campement du décor, un premier portrait, les grandes lignes, de qui est Jésus pour Luc. Pour ce faire, Luc procède en deux étapes. D'abord ce passage que nous avons aujourd'hui, où il s'appuie sur un texte d'Isaïe pour dresser ce portrait. En faisant dire à Jésus que "cette parole de l'Écriture, c'est aujourd'hui qu'elle s'accomplit", il affirme que Jésus est un prophète, empli de l'Esprit, ce qui est attesté par les signes que l'on sait et qui vont effectivement se produire par son intermédiaire : guérisons, libérations. D'une part, cette référence des Écriture ne parle pas explicitement du Messie, l'onction de l'Esprit dont il est question n'est que l'onction prophétique, pas l'onction sacerdotale ni royale. Mais d'autre part, en disant que c'est aujourd'hui que cet Écrit s'est accompli, il sous-entend quand même qu'il y a quelque chose de nouveau. De tels signes se sont déjà produits au cours de l'histoire du peuple juif, mais désormais il y a une dimension d'accomplissement qui ajoute un plus : c'est cette fois définitif, universel.
La seconde partie de la scène inaugurale de Nazareth ne fait pas partie du texte d'aujourd'hui, mais il nous faut quand même en parler pour bien comprendre l'ensemble. Après l'affirmation de cette prétention de Jésus, les auditeurs de la synagogue – ces villageois au milieu desquels Jésus a grandi et qui le connaissent bien comme étant le fils d'un des leurs – se rebiffent contre lui. Ils ne sont pas capables d'accepter un tel changement dans l'image qu'ils se font de lui. Il n'est pas question qu'un jeune blanc-bec qu'ils ont connu courant en culottes courtes dans les rues de leur bourgade vienne leur faire la leçon et prétende mieux s'y connaître qu'eux en matière de religion. Ce sont sans doute surtout ses aînés qui regimbent ainsi, mais aussi ceux de sa génération qui se cabrent par orgueil et jalousie. Et les choses s'enveniment au point qu'ils l'acculent au bord d'un précipice pour l'y faire tomber ! C'est l'annonce, dès les commencements, du rejet final de Jésus par les siens.
En tout ceci, nous voyons donc le Luc qui s'adresse à un auditoire de païens. Il ne tient pas à la figure du Messie traditionnel. Il aurait très bien pu prendre un texte des Écriture qui l'évoque spécifiquement, mais il n'en a pas besoin, au contraire il embrouillerait l'esprit de ses auditeurs qui n'ont pas cette référence au Messie dans leurs traditions. Donc un homme rempli d'Esprit, qui inaugure une Bonne Nouvelle, consistant en guérison et libération, suffit parfaitement à son propos. Et puis, il n'a pas peur d'annoncer la couleur dès le début : cet homme, ce sauveur, va être rejeté par les siens, par son peuple. Il ne lui appartient plus, il est libre, il est accessible pour tous. Rien que sur cette scène inaugurale, on voit très bien la "petite différence" dans la musique de Luc par rapport à celles de Marc et Matthieu.

