La rançon du succès
En débarquant, Jésus vit une grande foule. Il fut saisi de pitié envers eux, parce qu'ils étaient comme des brebis sans berger. Alors, il se mit à les instruire longuement.
Déjà l'heure était avancée ; ses disciples s'étaient approchés et lui disaient : « L'endroit est désert et il est déjà tard. Renvoie-les, qu'ils aillent dans les fermes et les villages des environs s'acheter de quoi manger. » Il leur répondit : « Donnez-leur vous-mêmes à manger. » Ils répliquent : « Allons-nous dépenser le salaire de deux cents journées pour acheter du pain et leur donner à manger ? »
Jésus leur demande : « Combien avez-vous de pains ? Allez voir. » S'étant informés, ils lui disent : « Cinq, et deux poissons. » Il leur ordonna de les faire tous asseoir par groupes sur l'herbe verte. Ils s'assirent en rond par groupes de cent et de cinquante. Jésus prit les cinq pains et les deux poissons, et, levant les yeux au ciel, il prononça la bénédiction, rompit les pains, et il les donnait aux disciples pour qu'ils les distribuent. Il partagea aussi les deux poissons entre eux tous. Tous mangèrent à leur faim. Et l'on ramassa douze paniers pleins de morceaux de pain et de poisson.
Ceux qui avaient mangé les pains étaient au nombre de cinq mille hommes.
voir aussi : Troupeau de moutons, Kebabs de poisson ?
Nous avions, hier et la semaine dernière, les débuts du ministère public de Jésus. Nous en avons aujourd'hui le grand tournant, le moment où tout va changer. On ne s'en aperçoit pas forcément, quand on lit les évangiles ; les évangélistes essaient de construire une légende, une histoire de Jésus qui coulerait de source, progressant régulièrement, sans à-coups, sans retournements, sans hésitations. Ce n'est pas la réalité.
Nous avons déjà vu hier qu'à partir de sa révélation initiale du Père – ce qui est décrit comme la théophanie au moment de son baptême – Jésus n'a pas su tout de suite ce qu'il allait en faire. Il s'est passé du temps entre ce moment et son départ en Galilée, et c'est sans doute l'arrestation de Jean qui a déclenché ce départ. Et puis, même arrivé en Galilée, il s'est encore passé du temps où ils se contentaient de continuer ce qu'ils faisaient déjà avec Jean, baptiser en vue de la rémission des péchés. Ils sont restés en roue libre, il y a eu une période, plus ou moins longue, de flottement, avant que Jésus n'entame son ministère personnel. Et là encore, c'est un événement extérieur qui a tout déclenché : les premiers signes, les premières guérisons, qui se sont produits par son intermédiaire, à sa plus grande surprise !
Et nous sommes donc à un autre de ces moments, où Jésus va devoir sacrément se poser des questions. L'indice le plus clair de l'importance de cet événement, comme tournant dans le ministère de Jésus, c'est le nombre de personnes présentes. Il y a d'autres passages des évangiles où "de grandes foules" sont mentionnées, mais ce sont plutôt des figures de style, et leur nombre n'en est jamais précisé. L'épisode de la multiplication des pains est le seul où une estimation soit donnée : cinq mille hommes. Si on ajoute encore le fait que cet épisode est parmi les rares passages relatés à la fois dans les quatre évangiles, on peut être sûr que cet événement a été très important pour les disciples, qu'il a marqué tous les esprits, et pas seulement à cause de la multiplication des pains, mais bien déjà et aussi par l'importance de cette foule présente sur les lieux.
Cet événement est en fait le sommet, et la fin, de la période galiléenne. En partant de Capharnaüm pour rayonner dans toute la région, Jésus a vu progressivement monter autour de lui la sympathie et l'enthousiasme. Il proclame un Royaume en train d'advenir, ce qui est attesté par les nombreuses guérisons et délivrances qui se produisent par son intermédiaire. Mais il y a ambiguïté : lui parle surtout du royaume intérieur, celui de la foi au Dieu Père. Pour lui, et c'est là son message, c'est cette foi qui agit, qui sauve et qui guérit. Mais pour les foules, et particulièrement pour ceux qui sont sensibles à la cause des 'résistants' – zélotes et autres mouvements prônant plus ou moins l'opposition armée à l'occupation romaine – c'est en Jésus qu'ils croient en premier, et ils se persuadent qu'avec lui à leur tête ils vont pouvoir faire la révolution, balayer ces autorités religieuses qui n'arrivent pas à la cheville de leur champion, et même dans la foulée bouter l'occupant hors de leurs frontières. C'est l'image traditionnelle de la restauration du Royaume de David, et Jésus est leur Messie.
Voilà le hiatus. Jésus va devoir se réveiller, et ce réveil va être dur. Soudainement il va comprendre que cette foule de cinq mille hommes n'est pas là au milieu du désert par hasard. Ils ont été rassemblés par des mots d'ordre politiques, les disciples – ceux qu'il croyait proches de lui, ceux dont il espérait qu'ils avaient un peu compris – sont mouillés jusqu'au cou eux aussi, et tous sont prêts à marcher sur Jérusalem en faisant de lui leur figure de proue. Nous verrons demain plus en détail ce que nous pouvons retrouver de cette désillusion dans les évangiles, derrière le camouflage qu'ils se sont efforcé d'y appliquer. Mais une chose est sûre, ça n'a pas pu se faire intantanément. Jésus a été choqué, il s'est ramassé une sacrée pelle dans la figure, il lui a fallu du temps pour reprendre ses esprits et décider d'une nouvelle ligne de conduite à partir de la situation telle qu'elle s'imposait désormais.

