Mouvements de la foule
Jésus se retira avec ses disciples au bord du lac ; et beaucoup de gens, venus de la Galilée, le suivirent ; et aussi beaucoup de gens de Judée, de Jérusalem, d'Idumée, de Transjordanie, et de la région de Tyr et de Sidon avaient appris tout ce qu'il faisait, et ils vinrent à lui.
Il dit à ses disciples de tenir une barque à sa disposition pour qu'il ne soit pas écrasé par la foule. Car il avait fait beaucoup de guérisons, si bien que tous ceux qui souffraient de quelque mal se précipitaient sur lui pour le toucher. Et lorsque les esprits mauvais le voyaient, ils se prosternaient devant lui et criaient : « Tu es le Fils de Dieu ! » Mais il leur défendait vivement de le faire connaître.
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On fait une pause, on fait le point, un résumé de la situation. Marc nous a décrit en quelques scènes une synthèse du Jésus de la période galiléenne : les signes – les miracles : guérisons et exorcismes – bien sûr, mais il nous a aussi laissé entrevoir ce qu'il y a derrière, sa relation particulière à Dieu, une sorte de révolution à la Copernic mais dans l'autre sens. C'est juste esquissé, c'est à lire entre les lignes, mais c'est bien là : pour Jésus, Dieu n'est plus ce soleil lointain autour duquel les hommes gravitent mais il est au cœur de l'homme. Ceci dit – et c'est l'objet du passage d'aujourd'hui – les foules, elles, n'ont retenu que le miraculeux, les foules ne voient que le résultat : être guéries, être libérées de leurs angoisses, de leurs peurs, de leur désespoir.
Alors évidemment, la conclusion qui s'impose à ces foules, la seule chose qu'elles retiennent – c'est tout ce qu'elles veulent savoir et cela leur suffit – c'est que Jésus est un homme hors du commun, un être extraordinaire, un don de Dieu aux hommes, un "Fils de Dieu". Nous ne pouvons pas ici accepter l'expression précise "le Fils de Dieu" parce qu'elle n'a aucun sens pour ces juifs qui composent ces foules. L'idée d'un Fils unique de Dieu n'est venue aux chrétiens que bien plus tard, au contact et sous l'influence des autres religions, quand ils vont vouloir propager leur foi en leur direction. L'expression "le Fils de Dieu" implique en elle-même l'identification de Jésus à Dieu, de considérer Jésus comme l'égal de Dieu, ce qui est impensable pour tout juif.
Il n'est donc pas possible que les foules soient allées jusque là, à prendre Jésus pour Dieu. Ce qui est par contre possible, c'est qu'elles aient voulu le tenir pour "un" fils de Dieu, au sens d'un ange ayant pris forme humaine pour accomplir une mission que Dieu lui a confiée. La bible comprend de nombreuses histoires de cet ordre, tels les trois anges apparus à Abraham comme de simples voyageurs, et d'autres exemples encore. C'est le plus loin de ce qui était envisageable par un juif dans l'ordre du surnaturel au sujet de Jésus. Mais nous voyons que, même contre une telle idée, Jésus s'est opposé le plus énergiquement possible. Jésus ne voulait pas qu'on le considère d'une nature différente de n'importe quel homme.
Il est intéressant de regarder ici le texte précis de la dénégation de Jésus. "Il leur défendait vivement" : le verbe ἐπιτιμάω (epitimao) signifie effectivement "défendre, admonester, réprimander". Il s'opposait donc avec force. Mais à quoi ? littéralement : "à ce qu'ils rendent cela manifeste" ou "visible". Apparemment, donc, l'interprétation classique peut sembler correcte : Jésus ne veut pas qu'on le dise, qu'on le fasse savoir, parce qu'il voudrait que cela reste secret. Ce ne serait pas vraiment une dénégation, seulement une consigne provisoire. Mais en réalité il n'y a rien dans le texte qui dise que cette consigne ne soit que temporaire. C'est parce que nous avons lu d'autres passages des évangiles, c'est parce que les premières générations de chrétiens ont voulu après coup l'interpréter ainsi, que nous le pensons aussi de cette façon.
Il y a en fait deux sens possibles. Qu'il s'agisse d'une réalité, mais qu'il faut la tenir cachée, en est un. Mais la phrase peut tout autant signifier qu'il ne faut pas divulguer cette idée, tout simplement parce qu'elle est fausse. Jésus ne veut pas qu'ils rendent 'manifeste' cette idée, il ne veut pas qu'ils donnent corps à ce qu'il considère comme une chimère dangereuse. Il ne veut pas de cette épi"phanie" là. Car lui ne se considère pas comme autre chose qu'un homme, complètement homme, et rien qu'un homme. Si les gens se mettent à le prendre pour autre chose, qu'il n'est pas, alors il ne pourra jamais leur faire connaître le Père comme lui le connaît, ils vont le placer comme un écran entre le Père et eux, il va devenir un obstacle à leur salut.

