Question de vie ou de mort
Une autre fois, Jésus entra dans une synagogue ; il y avait là un homme dont la main était paralysée. On observait Jésus pour voir s'il le guérirait le jour du sabbat ; on pourrait ainsi l'accuser.
Il dit à l'homme qui avait la main paralysée : « Viens te mettre là devant tout le monde. » Et s'adressant aux autres : « Est-il permis, le jour du sabbat, de faire le bien, ou de faire le mal ? de sauver une vie, ou de tuer ? » Mais ils se taisaient.
Alors, promenant sur eux un regard de colère, navré de l'endurcissement de leurs coeurs, il dit à l'homme : « Étends la main. » Il l'étendit, et sa main redevint normale.
Une fois sortis, les pharisiens se réunirent avec les partisans d'Hérode contre Jésus, pour voir comment le faire périr.
voir aussi : Haute surveillance, Paralysés du coeur, Coïncidences
"Une autre fois" : c'est la suite du passage d'hier, on continue sur le même sujet, le sabbat. Ça ne suffisait pas avec cette première histoire de grains de blé 'moissonnés' un jour de sabbat. D'abord parce que ce n'était pas Jésus qui avait enfreint les règles, mais seulement ses disciples. Jésus les a défendus, mais aujourd'hui c'est lui-même qui va franchir la ligne jaune. En même temps, c'est calculé, de la part de Marc. Cela lui permet d'introduire la question plus progressivement. Sur l'épisode d'hier, on ne pouvait rien reprocher à Jésus, sinon des paroles, ce qui est quand même moins grave que des actes.
Pourquoi à la fois cette prudence et cette volonté de bien établir les faits ? parce que le sabbat c'est un monument dans l'identité juive. Le jeûne, après tout, ce n'est pas une strictement obligation, juste une pratique plus ou moins partagée, à des degrés divers, et même pas par tous. Les sacrifices, Jésus n'est pas le premier à remettre en cause la mainmise des sadducéens sur l'institution du Temple, Jean-Baptiste l'a déjà fait avant lui, les pharisiens n'en sont pas des adeptes forcenés non plus. Les règles de pureté, c'est ce sur quoi les pharisiens se sont rabattus, justement, mais ils en ont fait une montagne qui en rebute plus d'un. Le sabbat par contre reste un des points d'ancrage forts de la judéité, sur lequel il y ait un consensus global.
Ceci dit, les modalités concrètes restaient sujettes à diversité d'opinions. Et il ne faudrait pas croire que Jésus voulait supprimer puremet et simplement le sabbat. En fait, la plupart des actions que les évangiles décrivent comme ses soit-disant infractions au sabbat restent dans une marge de manoeuvre très raisonnable. Effectivement, comme il est dit ici, l'interdiction de travailler peut être licitement levée s'il y a une vie en jeu. Et comme il est dit en d'autres passages, il y a même des exceptions qui ne vont pas si loin, comme l'autorisation de détacher le bétail pour l'emmener boire. On n'est pas si loin, dans l'esprit, des disciples qui osent ramasser quelques épis parce qu'ils ont faim, ni de Jésus qui ose guérir quelques malades parce qu'ils souffrent ! C'est à se demander pourquoi les évangiles se focalisent à ce point sur le sabbat ?
C'est peut-être chez Jean que l'on en trouve l'explication la plus satisfaisante, lorsqu'il fait dire à Jésus comme justification, suite à une de ces guérisons un jour de sabbat, que "Mon Père, jusqu'à maintenant, est toujours à l'oeuvre, et moi aussi je suis à l'oeuvre" (Jean 5, 17). Il faut se rappeler ici que le sabbat est une commémoration du septième jour de la création, celui où Dieu se repose de "toute l'œuvre qu'il avait faite". C'est l'image du Dieu qui a fait un monde parfait dans lequel désormais il se repose. Dieu, pour sa part, est toujours dans ce monde du septième jour, dans ce paradis, dont les hommes seuls sont sortis. Le moins que l'on puisse dire est que Jésus ne semble pas d'accord avec cette conception.
"Mon Père est toujours à l'œuvre" : cette petite phrase est de la dynamite. Non, le monde n'a pas été créé parfait, non, il n'y a pas eu de paradis dont nous aurions déchu. Non, nous ne sommes pas dans une histoire de reconquête de quelque chose que nous aurions perdu, mais dans une aventure qui n'a pas encore été écrite, dans un mouvement que nous inventons et créons, où tous les avenirs sont possibles. Nul ne sait ce que cela pourra être, pas même Dieu. C'est un chemin que nous traçons, main dans la main avec lui, et qui ne dépend que de nous, avec lui. Oui, il est vraiment le Dieu de la vie, ce Dieu de Jésus.

