Haut les cœurs !
Au moment de monter à Jérusalem, Jésus prit à part les Douze et, pendant la route, il leur dit : « Voici que nous montons à Jérusalem. Le Fils de l'homme sera livré aux chefs des prêtres et aux scribes, ils le condamneront à mort et le livreront aux païens pour qu'ils se moquent de lui, le flagellent et le crucifient, et, le troisième jour, il ressuscitera. » Alors la mère de Jacques et de Jean, fils de Zébédée, s'approcha de Jésus avec ses fils et se prosterna pour lui faire une demande.
Jésus lui dit : « Que veux-tu ? » Elle répondit : « Voilà mes deux fils : ordonne qu'ils siègent, l'un à ta droite et l'autre à ta gauche, dans ton Royaume. » Jésus répondit : « Vous ne savez pas ce que vous demandez. Pouvez-vous boire à la coupe que je vais boire ? » Ils lui dirent : « Nous le pouvons. » Il leur dit : « Ma coupe, vous y boirez ; quant à siéger à ma droite et à ma gauche, il ne m'appartient pas de l'accorder ; il y a ceux pour qui ces places sont préparées par mon Père. »
Les dix autres avaient entendu, et s'indignèrent contre les deux frères. Jésus les appela et leur dit : « Vous le savez : les chefs des nations païennes commandent en maîtres, et les grands font sentir leur pouvoir. Parmi vous, il ne doit pas en être ainsi : celui qui veut devenir grand sera votre serviteur ; et celui qui veut être le premier sera votre esclave. Ainsi, le Fils de l'homme n'est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude. »
voir aussi : La mère et le père, Les places sont chères, Hommes d'honneurs
On aurait du mal à croire que l'indignation des "dix autres" soit une indignation vertueuse. Si Jésus les appelle pour leur faire la morale, c'est que le seul reproche qu'ils faisaient aux deux frères était de leur avoir coupé l'herbe sous le pied. Ainsi tout semble dit, dans ce passage, sur l'attitude d'esprit des douze à la veille de la Passion de leur rabbi. Leur perspective est politique, tout comme pour la foule qui les accueillera à leur entrée dans Jérusalem, tandis que Jésus, pour sa part, marche seul, bien seul – à l'exception peut-être d'une Marie de Magdala ou quelle que soit celle qui lui oignit les pieds – vers sa mort.
On peut être certains de la véracité de ce fait puisqu'il n'est pas du tout à l'honneur des protagonistes. Les évangiles sont quand même des récits faits pour convaincre leurs auditeurs, ils ont tendance à vouloir gommer ce qui pourrait faire mauvaise impression. On s'interroge alors sur la motivation des auteurs à laisser filtrer une telle image de ceux qui vont devenir les premiers chrétiens. Cela semble contradictoire de dire : venez avec nous, nous suivons des gens qui ont été de tels imbéciles ! Et pourtant les évangélistes l'ont fait, ils l'ont voulu même, ça ne peut pas être par inadvertance, parce qu'ils n'auraient pas fait attention. Avant d'avoir été fixés par écrit, les textes des évangiles ont été lus et entendus d'innombrables fois par les communautés.
Si de tels passages sont restés, c'est que justement ils avaient un sens pour les premiers chrétiens. C'est que si, certes ils montrent à quel point les douze et autres disciples de Jésus de son vivant étaient complètement à côté de la plaque, en même temps et automatiquement ils montrent aussi à quel point ils ont ensuite été transformés. C'est ici un témoignage des premiers temps de la prédication. On trouve aussi dans les évangiles des tentatives de donner une façade de respectabilité aux membres fondateurs, justement parce que leur écriture a une longue histoire, et qu'il viendra un temps où ce sera l'intérêt des communautés de donner une image plus lisse de leurs origines. Mais nous pouvons tenir pour certain qu'il n'en était pas ainsi dans les premiers temps.
Nous parlons ici des premières années, des premiers mois, des premières semaines. Il s'est passé quelque chose qu'ils ont appelé la venue de l'Esprit. Quelque chose qui leur est tombé dessus sans qu'ils s'y attendent, alors qu'ils avaient jeté l'éponge, rangé au vestiaire leurs rêves de prise du pouvoir, et qu'ils étaient repartis pour leur destin ordinaire sans grande perspective de pêcheurs. C'est cette vie avec le Père, dont Jésus leur avait parlé et à laquelle ils n'avaient jamais rien compris, qui s'est invitée chez eux. Ils se sont mis à faire effectivement l'expérience de cette présence en eux. Et c'est de cette expérience que voulaient témoigner les premiers récits. Parce qu'il ne s'agissait pas alors encore de construire la statue d'un nouveau Dieu avec lequel ils avaient vécu dans le passé, mais juste de parler de celui avec lequel ils commençaient de vivre.

