L'un dans l'autre
Les Juifs allèrent de nouveau chercher des pierres pour lapider Jésus. Celui-ci prit la parole : « J'ai multiplié sous vos yeux les oeuvres bonnes de la part du Père. Pour laquelle voulez-vous me lapider ? » Les Juifs lui répondirent : « Ce n'est pas pour une oeuvre bonne que nous voulons te lapider, c'est parce que tu blasphèmes : tu n'es qu'un homme, et tu prétends être Dieu. »
Jésus leur répliqua : « Il est écrit dans votre Loi : J'ai dit : Vous êtes des dieux. Donc, ceux à qui la parole de Dieu s'adressait, la Loi les appelle des dieux ; et l'Écriture ne peut pas être abolie. Or, celui que le Père a consacré et envoyé dans le monde, vous lui dites : 'Tu blasphèmes', parce que j'ai dit : Je suis le Fils de Dieu. Si je n'accomplis pas les oeuvres de mon Père, continuez à ne pas me croire. Mais si je les accomplis, quand bien même vous refuseriez de me croire, croyez les oeuvres. Ainsi vous reconnaîtrez, et de plus en plus, que le Père est en moi, et moi dans le Père. »
Les Juifs cherchaient de nouveau à l'arrêter, mais il leur échappa. Il repartit pour la Transjordanie, à l'endroit où Jean avait commencé à baptiser. Et il y demeura. Beaucoup vinrent à lui en déclarant : « Jean n'a pas accompli de signe ; mais tout ce qu'il a dit au sujet de celui-ci était vrai. » Et à cet endroit beaucoup crurent en lui.
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Pourquoi ces braves juifs veulent-ils lapider Jésus cette fois-ci ? Hier, c'était pour avoir affirmé "je suis", ce qui était une façon de se dire semblable à Dieu, puisque c'est ce que signifie le nom de Dieu, YHWH. Aujourd'hui, c'est pour avoir dit, dans le verset qui précède juste ce passage : "moi et le Père nous sommes un". Évidemment, en regardant de près ces formulations, nous pouvons voir qu'aucune ne prétend exactement que Jésus soit Dieu, contrairement à ce que lui reprochent ses détracteurs. En toute rigueur, dire 'je suis' c'est s'affirmer similaire à Dieu, de même nature sans doute, mais ce n'est pas s'identifier à lui. Et dire que l'on fait un avec lui, ce n'est pas non plus dire qu'on est lui. Mais évidemment aussi, ce sont des nuances qui ne pouvaient pas être perçues par les interlocuteurs de Jésus, si jamais il avait réellement prononcé ces paroles, et évidemment encore il est invraisemblable qu'il l'ai fait, pas comme ça, sous ces formes-là et devant un public non choisi.
Nous sommes dans le cadre d'un écrit théologique, de la communauté johannique, pas dans une discussion orale. Dans un écrit, des positions hardies peuvent être exposées sans qu'elles ne tirent autant à conséquence. L'écrit met une distance entre ce qui est énoncé et le lecteur, ce qui ne serait pas le cas dans le cadre d'un échange de vive voix où l'auditeur prendrait de plein fouet de telles paroles. Ceci posé, Jean et sa communauté trahissent-ils pour autant Jésus en développant cette théologie ? Pour en avoir le cœur net, il n'y aurait qu'une seule façon de le savoir, ce serait de le lui demander. À défaut, nous devons au moins éviter de nous contenter de ce que nous croyons être évident, du catéchisme que nous avons appris et qui découle en ligne directe, entre autres, de cet évangile de Jean ! Nous devons donc nous en tenir aux seuls faits à peu près assurés, tels que dégagés par l'analyse historique récente des évangiles.
De ce point de vue, un élément émerge, incontestable, en tout cas à ma connaissance incontesté : Jésus parlait de Dieu comme d'un Père, et plus précisément d'un papa. Il faut se rendre compte que ce fait est un ovni : cette personnalisation de Dieu, cette familiarité que suppose le mot 'papa', sont un coup de tonnerre dans l'histoire des religions, de toutes les religions, pas seulement pour le judaïsme. Et alors, si ce n'était pas de Jésus, ce serait donc d'une autre personne qui aurait voulu rester cachée, mais le plus simple est quand même de se dire que c'est bien de Jésus. Mais ce bond gigantesque dans la représentation que se faisaient les hommes de Dieu, même si nous pouvons difficilement nous expliquer pourquoi, comment, il s'est produit à ce moment-là, par cet homme-là, ne sortait pas pour autant de nulle part. Jean n'aurait sans doute pas pu trouver beaucoup d'autres citations des Écritures que celle qu'il nous donne ici : "J'ai dit : tu es dieu", mais il ne l'a pas non plus inventée (Psaume 82, 6).
Donc Jésus nous a fait passer du dieu lointain, du très-haut avec lequel on ne peut commercer que par l'intermédiaire de rites, de sacrifices, et d'un clergé, au dieu très proche de chacun, aussi proche et familier qu'un papa, ou qu'une maman d'ailleurs, s'agissant de Dieu on ne saurait ici se focaliser sur une question de sexe. Ceci dit, l'image du père ou de la mère nous laisse encore avec un dieu extérieur à l'homme, alors que la théologie johannique nous parle d'un dieu intérieur, et ici il devient beaucoup plus difficile de savoir ce que Jésus a pu en dire lui-même. C'est tout le thème de cette autre image de Dieu : l'Esprit. D'un côté, c'est un thème qui était beaucoup plus ancré dans la tradition juive, depuis l'Esprit qui plane sur les eaux avant la création, en passant par l'Esprit insufflé par Dieu en Adam, l'Esprit qui anime toute chose sur terre, l'Esprit qui inspire les prophètes. Mais d'un autre côté, c'est ce même thème que vont reprendre les premiers chrétiens pour parler de ce qu'ils ont vécu après la mort de Jésus, en sorte qu'il ne nous est plus possible de savoir ce qui viendrait de lui ou des chrétiens sur ce point.

