La mort comme oeuvre d'art
Jésus parle ainsi ; puis il lève les yeux au ciel et dit : « Père, l'heure est venue, glorifie ton fils, que le fils te glorifie. Ainsi tu lui as donné pouvoir sur toute chair, afin que tout ce que tu lui as donné leur donne vie éternelle. Telle est la vie éternelle : c'est qu'ils te connaissent, toi, le seul Dieu véritable et celui que tu as envoyé, Jésus messie.
« Pour moi, je t'ai glorifié sur la terre, j'ai accompli l'œuvre que tu m'avais donnée à faire. Et maintenant, glorifie-moi, toi, Père, auprès de toi, de la gloire que j'avais avant que le monde soit, auprès de toi.
« J'ai manifesté ton nom aux hommes que tu as tirés du monde pour me les donner. Ils étaient à toi, et tu me les as donnés, et ils ont gardé ta parole. Maintenant ils savent que tout ce que tu m'as donné vient d'auprès de toi : les mots que tu m'as donnés, je leur ai donnés, ils les ont reçus, et vraiment ils ont su que je suis sorti d'auprès de toi, et ils ont cru que c'est toi qui m'a envoyé.
« Moi, je prie pour eux. Je ne prie pas pour le monde, mais pour ceux que tu m'as donnés, car ils sont tiens : tout ce qui est à moi est à toi et tout ce qui est à toi est à moi et j'ai été glorifié en eux. Je ne suis plus dans le monde. Et eux sont dans le monde. Et moi, je viens vers toi. Père saint, garde-les en ton nom que tu m'as donné pour qu'ils soient uns comme nous. »
voir aussi : À dieu, Éternel commencement, Je viens vers Toi
C'est du Jean de chez Jean, très beau, il y a une image d'harmonie dans les relations. Jésus a la conscience tranquille, il a accompli sa mission : il a révélé Dieu aux hommes, au moins à ses disciples, sous cette forme du Père. Ils ont maintenant les clés en main, la suite ne dépend que d'eux, et Jésus prie encore pour qu'il en soit bien ainsi. On se demande alors juste pourquoi il va falloir qu'il meure ? Qu'est-ce que ça va apporter dans ce tableau idyllique ? En quoi cette mort va pouvoir contribuer à ce que les disciples reprennent le flambeau, si il est bien vrai qu'ils ont déjà compris ce que Jésus leur a transmis ? "Vraiment ils ont su que je suis sorti de toi" : s'ils en sont tellement persuadés, que leur manque-t-il donc pour s'engouffrer sur la Voie ? Cela veut-il dire que la gloire, que Jésus demande à son Père, n'a pas de rapport avec cette question, qu'elle n'est pas destinée à renforcer la foi des disciples mais seulement pour sa propre satisfaction, sa récompense d'enfant bien sage et obéissant ?
On tique un peu aussi sur le "je ne prie pas pour le monde". On voit bien que cette belle harmonie, cette auto-satisfaction entre gens qui se comprennent, sent un peu le renfermé et la coterie Nous entendons ici l'image qu'a d'elle-même la communauté johannique : nous avons compris le message de Jésus, nous sommes sur le seul chemin, nous sommes la Voie, et tout va très bien pour nous. Le monde peut aller à sa perte, ma foi, c'est son problème. Il peut toujours venir frapper à notre porte, nous demander ce qu'il faut faire, quels moyens utiliser, si l'envie lui en prend, nous nous ferons un plaisir de lui répondre. Mais nous sommes bien tranquilles que ça ne risque pas trop de se produire, et dieu merci, nous pourrons donc continuer de ronronner en rond bien à l'abri dans notre petite maison...
Voilà au moins deux objections qu'on peut émettre à l'encontre de la théologie de l'évangile de Jean et qui se rejoignent fortement sur le fond : que la mort de Jésus est présentée comme une espèce d'opération alchimique à usage interne de son acteur, et, qu'à la suite de cette représentation, la communauté qui se réclame de cette interprétation se préoccupe aussi plus de son nombril que d'autre chose. Jean est le seul à nous décrire un Jésus qui marche de manière ainsi presque guillerette vers sa crucifixion. Il ne parle d'ailleurs pas de crucifixion mais d'élévation, un terme qui désigne toujours simultanément la croix et la résurrection. Son Jésus se précipite à bras ouverts vers sa transmutation, puisque, dans l'hypothèse de Jean, il savait que son Père le ressusciterait. Mais cette supposition est parfaitement gratuite et sans fondement réel. Nous avons ici le terreau sur lequel se développera l'idée blasphématoire d'un dieu qui réclamerait réparation aux hommes d'être ce qu'ils sont, ce que, bien évidemment, ils sont donc ipso facto incapables d'accomplir... Nous avons alors ce dieu qui exigerait de cet autre lui-même, le Fils, qui n'y est pour rien lui non plus, de payer à leur place, etc...
C'est un Jésus qui n'est plus du tout homme, que nous présente cette théologie de l'évangile de Jean. Le Jésus de l'Histoire, lui, a accepté effectivement la quasi certitude de sa mort sous la forme que nous savons, mais certainement pas pour cette glorification dont Jean a la bouche pleine ! Et il l'a acceptée effectivement pour le bénéfice de son Père et pour celui des hommes, mais certainement pas pour ces histoires de marchandage de maquignons, mais 'simplement' parce que son cœur était trop plein pour pouvoir garder pour lui seul ce qui faisait tout son bonheur, pour en témoigner de la manière la plus extrême et la plus convaincante qu'il avait à sa disposition : qu'il était prêt à donner sa vie si cela permettait à d'autres d'entrer eux aussi dans le même secret, dans la même joie, dans la même paix. Nous voyons que, malgré les coïncidences de vocabulaire, nous sommes aux antipodes de la philosophie johannique !

