La porte dérobée
« Ne donnez pas ce qui est saint aux chiens. Ne jetez pas vos perles devant les cochons, qu'ils ne les piétinent de leurs pieds et, se tournant, vous lacèrent.
« Demandez, et il vous sera donné. Cherchez, et vous trouverez. Toquez, et il vous sera ouvert. Car tout demandeur reçoit. Qui cherche trouve. À qui toque il sera ouvert. Y a-t-il parmi vous un homme à qui son fils demandera du pain, et qui lui remettra une pierre ? Ou encore, il demandera un poisson, est-ce qu'il lui remettra un serpent ? Si donc vous, — mauvais que vous êtes ! — vous savez donner des dons qui soient bons à vos enfants, combien plus votre père dans les cieux en donnera de bons à ceux qui lui demandent !
« Donc : tout ce que vous voulez que vous fassent les hommes, vous-mêmes, faites-le pour eux : cela, oui, c'est la loi et les prophètes !
«Entrez par la porte étroite : Large la porte, vaste le chemin qui emmène à la perte, et ils sont beaucoup, ceux qui y entrent. Qu'étroite est la porte, resserré le chemin qui emmène à la vie ! Et ils sont peu, ceux qui le trouvent. »
voir aussi : Échange de bons procédés, Donnez, vous recevrez, Perles
Une nouvelle série de ces sentences mises à la suite les unes des autres, et qu'on ne trouve pas chez Marc. La première, celle de la perle donnée aux pourceaux, est même propre à Matthieu seul. Tant mieux, d'ailleurs, elle témoigne d'un état d'esprit qui, s'il est compréhensible et pas forcément idiot, ne fait pourtant sûrement pas partie des enseignements de Jésus à cette époque-là de son ministère, sa période galiléenne. Jésus, en effet, aurait plutôt fait preuve d'une naïveté et d'un manque élémentaire de prudence lors de ces débuts en Galilée. C'est qu'il était porté, lui aussi, par l'enthousiasme des foules, par ce bouillonnement né des signes (les guérisons physiques et psychiques), par cette conviction que le Royaume était commencé. On ne le voit donc pas prendre garde à ne pas dire n'importe quoi devant n'importe qui. Cette histoire de perles nous parle par contre beaucoup des premières communautés, des malentendus plus ou moins volontaires colportés à leur sujet, comme l'accusation d'anthropophagie. Sur le fond, bien sûr que nous nous efforçons de présenter ce en quoi nous croyons de la manière qui soit la plus compréhensible possible à nos interlocuteurs, mais le christianisme n'est pas une de ces religions à mystère et secret initiatique, comme le fait penser cette formule de la perle et des cochons.
Les trois autres sentences se retrouvent chez Luc aussi, comme de bien entendu absolument pas à la suite comme ici, et chacune, donc, dans un contexte différent. Le petit développement sur l'injonction de chercher et demander, avec les images du père et du fils, se trouve en Luc 11, 9-13, à la suite de la petite parabole du voisin sans gêne qui vient frapper au milieu de la nuit pour demander du pain. La "règle d'or" (faites aux autres ce que vous voudriez qu'ils fassent pour vous) se trouve pour sa part en Luc 6, 31, dans un ensemble qui traite de l'amour des ennemis, avec divers matériaux que nous avions vu plus tôt chez Matthieu, dans les débuts de ce "sermon sur la montagne". Quant à la porte étroite, on la reconnaît surtout grâce à cette seule formule de "porte étroite", mais c'est bien elle quand même, et c'est en Luc 13, 23-24, en introduction à une parabole sur la nécessité d'entrer dans le royaume tant qu'il est encore temps, avant que le "maître de maison" ne ferme la porte à clé. Si je donne ici ces références en Luc, ce n'est pas pour reprendre les réflexions que nous avions eues la semaine dernière sur les différences de traitement des mêmes matériaux par Matthieu et Luc. C'est simplement parce qu'il est plus difficile de comprendre ces sentences quand elles sont juste enfilées les unes derrière les autres, comme ici par Matthieu, que lorsqu'elles sont chacune situées dans un contexte qui les éclaire.
Ainsi ces injonctions "demandez, on vous donnera ; cherchez, vous trouverez ; frappez, on vous ouvrira" : prises telles quelles, surtout avec l'exemple du père qui n'irait pas donner une pierre à son fils qui lui demande du pain, pourraient nous faire croire à une sorte de pacte de magie par lequel Dieu serait tenu de nous obéir au doigt et à l'œil. Le contexte de Luc nous permet de dissiper le malentendu. Il vient en effet de raconter l'histoire de l'homme chez qui arrive, en pleine nuit, un ami venu de loin, et qui s'aperçoit qu'il n'a rien à lui donner à manger. Qu'à cela ne tienne, il va aussitôt frapper à la porte du voisin pour lui demander du pain. Ce dernier n'est pas vraiment enthousiaste : je t'aime bien, mon vieux, mais nous sommes tous couchés, reviens demain. Mais l'autre insiste, et le voisin finit par craquer pour avoir la paix ! C'est une parabole très proche d'une autre de Luc aussi, celle du juge inique qui finit par rendre justice à la vieille femme pour laquelle il n'a aucun respect, mais là aussi parce qu'elle est obstinée et qu'il ne veut plus qu'elle l'assome (Luc 18, 1-8). Il est donc clair que Dieu ne va pas nous répondre immédiatement, au garde-à-vous, à la moindre de nos demandes... Mais j'aime beaucoup cette espèce d'irrespect auquel nous sommes invités vis-à-vis de lui, qu'au pire il finira bien par céder de guerre lasse (même si, en réalité, c'est nous qui aurons fini par nous transformer, comme nous nous en apercevrons à ce moment-là...)
Et quel relief prend aussi la règle d'or quand elle est mise en lien avec l'amour des ennemis ! Parce qu'aimer nos ennemis, c'est vraiment pas facile. Mais si nous réfléchissons à la manière dont nous aimerions que ceux auxquels il peut nous arriver de faire du tort se comportent avec nous : qu'ils nous aident à comprendre, sans animosité de leur part, en quoi nous avons eu tort. N'est-ce pas ce que nous aimerions ? Alors c'est bien ce que nous avons à faire nous aussi.
La porte étroite, enfin : évidemment, la parabole que Luc place juste après n'est pas très réjouissante. Ce maître de maison qui bloque la porte une fois le moment venu et reste ensuite sourd à toute explication nous semble si éloigné du père du fils prodique, par exemple. Il faut donc regarder ce qui précédait chez Luc : les deux paraboles de la graine de moutarde qui devient un arbre et celle du levain qui fait lever toute la pâte. Ce sont deux paraboles très optimiste, qui comparent le royaume à une sorte de processus irréversible et automatique, pourvu que la graine ou le ferment aient pris. On comprend ainsi que la porte étroite et les portes du royaume fermées à double tour sont là pour contre-balancer cette impression, pour dire : oui, d'un côté c'est facile, mais quand même, etc... C'est une image très brouillée du royaume, qu'on obtient ainsi : facile ? pas facile ? on ne sait plus sur quel pied danser. Cette présentation est une mauvaise présentation, et ces images sont de mauvaises images. Je ne m'arrêterai même pas au royaume fermé à clé, c'est purement le discours des premières communautés en réaction à leur exclusion de la synagogue. Mais pour la porte, c'est vrai que ce n'est pas forcément facile de trouver Dieu en nous, mais ce n'est pas forcément difficile non plus. Cela dépend des personnes, la porte étroite ne l'est pas pour tous, car cette difficulté éventuelle n'est pas dûe à sa complexité, mais au contraire à sa simplicité.

