Partage d'évangile quotidien
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La chasse au trésor

Ven. 21 Juin 2013

Matthieu 6, 19-23 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

«- Ne vous amassez pas des richesses sur la terre où elles sont à la merci de la rouille, des mites qui rongent, ou des cambrioleurs qui percent les murs pour voler. Amassez-vous plutôt des trésors dans le ciel, où il n'y a ni rouille, ni mites qui rongent, ni cambrioleurs qui percent les murs pour voler. Car là où est ton trésor, là sera aussi ton coeur. 

« - Les yeux sont comme une lampe pour le corps ; si donc tes yeux sont en bon état, ton corps entier jouira de la lumière. Mais si tes yeux sont malades, tout ton corps sera plongé dans l'obscurité. Si donc la lumière qui est en toi est obscurcie, dans quelles ténèbres profondes te trouveras-tu ! » 

 

 

Le buisson ardent, par He-Qi

 

 

voir aussi : Garder un œil sur le ciel, Lumière noire, Bon coeur, bon oeil

Deux de ces sentences, ou logia, ou paroles, de la source Q, mises ici à la suite par Matthieu, sans qu'elles n'aient de lien immédiatement évident avec ce qui précède, ni avec ce qui suit, ni entre elles. Ce qui précède, ce sont les trois recommandations en "ne faites pas comme ceux qui se donnent en spectacle, mais...". Ce qui suit, c'est d'abord une troisième sentence (on ne peut servir à la fois Dieu et mamon), puis un développement plus long sur l'inutilité de se faire du souci pour notre nourriture, nos vêtements, notre vie. Il est possible, cependant, que l'intention de Matthieu était de composer un ensemble sur la question des richesses. C'est clairement le sujet de la première sentence d'aujourd'hui, ça l'est aussi de la sentence sur Dieu et mamon, et c'est ce qui lui sert d'introduction au développement sur les oiseaux qui reçoivent chaque jour leur nourriture et les fleurs qui sont parées naturellement des plus belles apparences. En ce cas, la deuxième sentence d'aujourd'hui, sur l'œil lampe du corps, serait à prendre comme un approfondissement de "là où est ton trésor, là est ton cœur".

En anthropologie biblique, l'œil et le cœur peuvent effectivement avoir des significations similaires. Le cœur symbolise l'essence de la personnalité, c'est en lui qu'elle réside, et c'est la raison pour laquelle il est dit ici que là où est son trésor, ce à quoi elle tient le plus, là est aussi son cœur. Aussi Salomon avait-il demandé à Dieu, au moment de devenir roi, qu'il lui accorde un "cœur qui écoute", c'est-à-dire un cœur qui sache s'ouvrir à l'autre, et à Dieu. C'est bien dans le même sens que la seconde sentence nous parle de l'œil. L'œil est considéré comme l'organe par lequel nous pouvons recevoir la lumière, étant donné que nous ne sommes, nous, naturellement, que ténèbres, comme le souligne la conclusion. Ce n'est pas l'œil qui fait la lumière, la lumière nous vient de Dieu, et si, donc, notre œil ne sait pas s'ouvrir, recevoir, cette lumière... Si notre cœur est centré sur les richesses terrestres, c'est comme si notre œil était fermé sur lui-même : la lumière ne peut pas nous atteindre. Mais si notre cœur est ouvert, s'il n'aspire qu'aux richesses du ciel, c'est comme si notre œil était parfaitement transparent, laissant entrer à profusion des flots de lumière divine.

Il est donc finalement tout-à-fait possible de trouver un sens, et un sens très pertinent, à l'agencement qu'a choisi de donner Matthieu au matériau qu'il a repris du document Q. Mais je voudrais profiter de l'occasion pour creuser un peu plus la question de ce fameux document dont nous avions commencé de parler il y a quelques jours. On trouve chez Luc aussi ces trois sentences (les deux d'aujourd'hui plus celle sur Dieu et mamon), mais chez lui elles sont toutes les trois dispatchées dans trois contextes différents de celui de Matthieu ! On trouve ainsi l'aphorisme sur Dieu et mamon en Luc 16, 13, dans une suite de réflexions sur l'argent qui prolonge la parabole du gérant 'indélicat'. Pour l'aphorisme sur l'œil, c'est en Luc 11, 34-36 qu'il faut aller, il y est d'ailleurs un peu plus développé que chez Matthieu, et là il fait suite à cet autre aphorisme de la lampe qu'on n'allume pas pour la mettre sous le boisseau. À noter que Luc devait bien aimer cette image de la lampe à mettre sur un lampadaire, puisqu'il l'a aussi utilisée en Luc 8, 16. Enfin, on trouve l'aphorisme sur le trésor et le cœur en Luc 12, 33-34, et chez lui elle sert de conclusion au développement sur les oiseaux et les lis des champs, et non d'introduction comme chez Matthieu.

Cette toute petite exploration du matériau de la source Q nous indique déjà deux choses. D'abord qu'il sera pour le moins hasardeux d'affirmer que les briques de ce document qu'on retrouve chez Matthieu et Luc, se trouvaient à l'origine dans tel ou tel ordre ! On le voit avec les oiseaux et les lis, et le trésor et le cœur, dont l'ordre se trouve inversé selon que l'on lit Matthieu ou Luc. Et l'œil fenêtre du corps se trouve chez Luc encore avant, dans un autre contexte, et Dieu et mamon eux largement après, aussi dans un autre contexte. Deuxième constatation : même si ces briques sont clairement identifiables de Matthieu à Luc et réciproquement, elles ne sont quand même pas toujours, loin de là, identiques, ni dans la forme, ni surtout sur le fond, puisque leurs contextes différents leur donnent des sens différents. Bref, pour moi, tout indique que Matthieu, comme Luc, ne s'embarassaient pas de trop de scrupules à respecter le document Q comme s'il avait été un trésor en péril à sauver à tout prix pour les générations futures. Je pense plutôt volontiers ce document comme une accumulation d'éléments, petites phrases, quelques faits et gestes, qui s'est transmis surtout oralement d'abord, chaque maillon de la transmission pouvant y ajouter au fur et à mesure. Et à côté de véritables perles, il devait bien contenir aussi des éléments beaucoup plus douteux.

Matthieu et Luc ont donc, je pense, pioché dans un matériau qui était beaucoup plus abondant que ce que nous pouvons reconstituer actuellement. Il est vrai que ces éléments qu'ils nous ont ainsi conservés et qui ne se trouvent pas chez Marc, ont en commun un certain état d'esprit, on pourrait dire une théologie, qui semble témoigner d'une étape de la réflexion chrétienne antérieure à celle de Marc. Le Jésus qui apparaît si on se restreint à ces seuls éléments ressemble plus à un sage philosophe qu'au mystique dont on a pu faire le Christ. Mais cela signifie-t-il que Marc n'a pas pu puiser à ce document ? Cela signifie plutôt que Marc est le premier qui ait voulu composer un évangile, son œuvre est la plus courte, il a voulu se concentrer sur l'essentiel, simplement ! Alors forcément, après qu'il ait pris tout ce qui était le plus important, ce qui restait et dans lequel les autres ont pioché... Une dernière chose enfin : on parle de 'la' source Q, mais rien n'indique que ces matériaux communs à Luc et Matthieu provenaient d'un seul document. Luc nous indique même plutôt le contraire au début de son évangile en parlant de 'beaucoup' qui ont écrit sur Jésus.