Partage d'évangile quotidien
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Mon meilleur ennemi

Mar. 18 Juin 2013

Matthieu 5, 43-48 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

« Vous avez appris qu'il a été dit : Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi. 

« Eh bien moi, je vous dis : Aimez vos ennemis, et priez pour ceux qui vous persécutent, afin d'être vraiment les fils de votre Père qui est dans les cieux ; car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et sur les injustes. 

« Si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense aurez-vous ? Les publicains eux-mêmes n'en font-ils pas autant ? Et si vous ne saluez que vos frères, que faites-vous d'extraordinaire ? Les païens eux-mêmes n'en font-ils pas autant ? 

« Vous donc, soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait. » 

 

 

David et Saül, par He-Qi

 

 

voir aussi : Au centre du monde, L'amour fou, Tous frères (et sœurs), La prière de la pluie, Hauteur de vues, Amour sans tabous, Météo

Un des joyaux de la source Q, c'est-à-dire de ce document qu'ont utilisé Matthieu et Luc, et dans lequel ils ont puisé des éléments qu'on ne retrouve pas chez Marc. Je ne suis personnellement pas très chaud pour la façon dont cette source Q est envisagée à peu près universellement par les exégètes. Je suis convaincu de son existence, elle seule explique les similitudes qu'ont Matthieu et Luc et pas Marc, mais je ne vois pas pourquoi elle devrait se réduire à ces seuls éléments communs à Matthieu et Luc ? Pourquoi n'aurait-elle pas contenu d'autres éléments encore, peut-être ceux que l'on trouve chez Matthieu seul, et d'autres que l'on trouve chez Luc seul, et d'autres encore ? Et alors, et surtout, pourquoi il serait absolument impossible que Marc y ait puisé lui aussi une partie de son évangile ? Quand je vois que certains, partant de cette base qu'ils imaginent devoir être forcément à ce point restreinte, s'engouffrent ensuite dans une reconstitution des trois étapes, oui trois paraît-il, historiques et littéraires dans l'élaboration dudit document qu'ils ont ainsi arbitrairement fixé et limité, je ne peux m'empêcher de penser à des chateaux construits sur du sable. Ceci dit, rendons grâces à Matthieu et Luc de nous avoir conservé quelques uns de ces éléments que Marc, soit ignorait, soit ne jugeait pas utiles pour son propos, telles les béatitudes, tel le notre père, et tel, aujourd'hui, l'amour des ennemis.

Je le dis souvent, je vais le redire, c'est trop important. On fait généralement grand cas de Jean et de son commandement 'nouveau' donné par Jésus lors de la Cène : "aimez-vous les uns les autres comme je vous aime", c'est-à-dire jusqu'à donner sa vie. Bien sûr c'est magnifique, Jésus qui donne sa vie pour ses disciples, parce qu'il sait qu'il n'y a qu'ainsi qu'ils pourront recevoir l'Esprit, autrement dit entrer enfin dans la compréhension de tout ce qu'il a voulu leur transmettre, et se mettre, eux aussi, en route sur le chemin qui mène au Père. C'est très, très, beau, et nous sommes invités à en faire autant, parents à donner notre vie pour nos enfants, amis pour nos amis, frères et sœurs en Christ pour nos frères et sœurs. Mais c'est terriblement réducteur du sens dans lequel Jésus est allé vers la croix, et malheureusement très caractéristique de la communauté johannique. Jésus n'a pas donné sa vie que pour ses amis... "Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis" ? si, bien sûr, il y a infiniment plus grand : donner sa vie pour ses ennemis.

Bon, évidemment c'est pas vraiment facile... On comprend très bien pourquoi la communauté johannique a fait l'impasse sur cet aspect des choses. Ils se trouvaient très bien entre eux, dans leur cocon tendance éllte auto-proclamée des seuls à être fidèles au vrai message de Jésus. Et ils n'avaient d'ailleurs pas complètement tort, on l'a vu hier, c'est vrai que Jésus ne s'intéressait qu'à une chose, faire entrer chacun dans une démarche d'intériorisation du religieux. C'est ce que faisait la communauté johannique, ils étaient les champions toutes catégories de la recherche intérieure, au point d'avoir fini par devenir aussi les champions du délire gnostique, mais c'est une autre histoire. Dans le fond, ce n'est pas vraiment qu'ils avaient fait l'impasse sur l'amour des ennemis, c'est plutôt qu'ils ne l'avaient pas entendu, ni compris. Ils ne le voyaient pas. Le Jésus de Jean part presque guilleret au supplice, il a hâte de monter sur la croix pour être glorifié, alors que celui des synoptiques, bien que résolu, annonce par trois fois aux disciples ce qui va se passer, et on ne sent pas que cela le réjouisse !

Jésus a longtemps hésité sur ce qu'il devait faire, lorsqu'il eut fini d'ouvrir les yeux sur l'ambigüité de la période galiléenne. Et il lui a fallu la tranfiguration pour savoir ce qu'il avait à faire. On pense souvent cet événement du point de vue des trois disciples qui en ont été témoins, et de notre point de vue à nous aussi, comme un témoignage anticipé donné de la future résurrection. Mais on pense beaucoup moins à ce qu'il a pu être pour Jésus. Parce que nous somme vraiment imprégnés de ce qu'on a fait de Jésus par la suite, de ce surhomme demi-dieu qui aurait toujours su où il allait et quelle serait son histoire. Mais les choses ne se sont pas passées ainsi. Jésus a découvert par étapes qui il était, comme nous tous. Il avait eu une première révélation lorsqu'il était disciple de Jean, celle qui nous est rapportée comme son baptême, mais qui avait certainement un rapport aussi avec sa retraite au désert, et c'est à la suite de cette révélation que son ministère a commencé, et l'aventure en Galilée. Et puis il a eu ce second désert, l'impasse de cette aventure, sa seconde grande solitude, au cœur des foules et des disciples qui ne comprenaient rien, et il lui a fallu cette seconde révélation de la transfiguration, avec ces deux figures tutélaires de l'histoire du peuple juif que sont Moïse et Élie, pour qu'il sache qu'il devait marcher sur Jérusalem, vers ce qui serait très vraisemblablement sa fin.

L'amour des ennemis jusqu'à donner sa vie : non, même pour Jésus, ça n'allait pas de soi. Ne nous rêvons pas trop facilement en martyres... Et puis, avant d'en arriver là, il faut d'abord avoir tout fait, exploré tous les autres moyens à notre disposition. Et enfin, et surtout, comme nous l'avons vu à plusieurs reprises ces jours-ci, l'amour des ennemis n'est surtout pas de s'écraser et se taire pour obtenir un consensus 'mou'. "Aimez vos ennemis, priez pour eux, saluez-les" : tout ceci n'empêche pas Jésus, tout au long des évangiles, de dire pour le moins franchement aux pharisiens comme aux sadducéens, tout le mal qu'il pense d'eux ! Même si, en réalité, l'image que nous avons dans toutes ces discussions peut être sans doute exagérée par les sentiments des premières communautés chrétiennes vis-à-vis de leurs coreligionnaires juifs, elle correspond pourtant sûrement dans les grandes lignes, au moins sur le fond sinon sur la forme, à l'attitude qu'avait effectivement Jésus, sinon on ne comprendrait pas qu'il se soit, justement, fait des ennemis, et déterminés à aller jusqu'à le faire tuer.

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