On ne joue plus
« Si vous voulez vivre comme des justes, évitez d'agir devant les hommes pour vous faire remarquer. Autrement, il n'y a pas de récompense pour vous auprès de votre Père qui est aux cieux.
« Ainsi, quand tu fais l'aumône, ne fais pas sonner de la trompette devant toi, comme ceux qui se donnent en spectacle dans les synagogues et dans les rues, pour obtenir la gloire qui vient des hommes. Amen, je vous le déclare : ceux-là ont touché leur récompense. Mais toi, quand tu fais l'aumône, que ta main gauche ignore ce que donne ta main droite, afin que ton aumône reste dans le secret ; ton Père voit ce que tu fais dans le secret : il te le revaudra.
« Et quand vous priez, ne soyez pas comme ceux qui se donnent en spectacle : quand ils font leurs prières, ils aiment à se tenir debout dans les synagogues et les carrefours pour bien se montrer aux hommes. Amen, je vous le déclare : ceux-là ont touché leur récompense. Mais toi, quand tu pries, retire-toi au fond de ta maison, ferme la porte, et prie ton Père qui est présent dans le secret ; ton Père voit ce que tu fais dans le secret : il te le revaudra.
« Et quand vous jeûnez, ne prenez pas un air abattu, comme ceux qui se donnent en spectacle : ils se composent une mine défaite pour bien montrer aux hommes qu'ils jeûnent. Amen, je vous le déclare : ceux-là ont touché leur récompense. Mais toi, quand tu jeûnes, parfume-toi la tête et lave-toi le visage ; ainsi, ton jeûne ne sera pas connu des hommes, mais seulement de ton Père qui est présent dans le secret ; ton Père voit ce que tu fais dans le secret : il te le revaudra. »
voir aussi : Secret bien gardé, Sans tambours ni trompettes, Agir pour soi, Petits arrangements entre amis, Amours cachés, Prérequis, Exercices de style
Un petit peu de travail manuel : prenons nos ciseaux et découpons ce qui revient par trois fois dans ce passage. Nous nous rendons bien compte en le lisant qu'il y a une structure commune déclinée à trois reprises, mais voyons précisément à quel point. Voici ce que nous obtenons : "quand tu (aumône/prière/jeûne), ne pas (faire d'une certaine manière) comme ceux qui se donnent en spectacle, pour les hommes. Amen, je vous le déclare : ceux-là ont touché leur salaire. Mais toi, quand tu (aumône/prière/jeûne), (faire d'une autre manière) dans le secret. Et ton père, qui voit dans le secret, te le rendra." Nous constatons alors que ce qui change dans les trois exemples, ce sont uniquement les descriptions des deux manières de procéder. Extrayons maintenant ces descriptions. Pour l'aumône : "claironner publiquement son geste" contre "ignorer soi-même ce qu'on fait". Pour la prière : "se tenir en évidence dans des lieux publics" contre "se retirer au fond de sa maison". Et pour le jeûne : "prendre un air abattu" contre "se faire beau".
Nous pouvons donc résumer très schématiquement, qu'en matière d'exercices de piété, déjà, Jésus recommande au moins de viser au secret absolu ! Il y a plusieurs raisons à cela, et qui se rejoignent. D'abord parce que ces exercices, y compris l'aumône, ont pour objectif de nous transformer, nous. Leur donner une dimension sociale, c'est déjà montrer qu'on les détourne vers d'autres buts, même si c'est avec les meilleures intentions du monde, comme celle de montrer l'exemple... Et si c'est vraiment pour nous que nous les pratiquons, comme un remède en quelque sorte à notre état, alors il est évident que ce qui nous convient, comme en médecine, a peu de chance de convenir aux autres. Bien sûr, nous pouvons être nombreux à avoir besoin de prier (je dirais même que nous en avons tous besoin), mais la prière précise dont nous ayons besoin, celle-là est absolument propre à chacun. En voulant la mettre sur la place publique, c'est-à-dire en ayant la prétention que ma prière puisse convenir aussi à tout un chacun, je vais certainement faire plus de mal que de bien.
C'est donc un premier aspect, assuré car de nombreux autres passages des évangiles, sinon les évangiles dans leur entier, le corroborent : Jésus se bat contre une démarche religieuse externe et au profit d'un cheminement spirituel intérieur. On ne peut pas trouver le Père en se contentant de rites auxquels on ne participe que du bout du cœur, soit pour respecter les usages, soit pour se faire bien voir. Il faut arrêter avec ce Dieu très loin hors de nous, qu'on essaie de s'apprivoiser, voire de s'annexer, par des formules et des gestes que l'on charge d'une portée toute magique ! Se marier à l'église, faire baptiser ses enfants, pour faire plaisir à la mémé, au tonton, pas qu'on y croit vraiment, et puis on ne sait jamais, n'est-ce pas ? Et ça ne peut pas faire de mal ? peut-être, mais franchement ça ne fait pas de bien non plus. C'est un consensus mou dont personne n'est dupe et qui n'a pour but que de laisser pourrir un peu plus encore la situation. En attendant quoi ? que la révélation tombe tout cuit dans la bouche ?
Donc, entrer dans une démarche personnelle, intime, et c'est ce qui explique aussi qu'elle ne peut pas avoir vraiment de règles universelles et perpétuelles. "Tes disciples ne jeûnent pas !" Eh oui ! c'est pas obligé que le jeûne convienne à tout le monde, et encore moins un jeûne régulier tous les deux ou trois jours comme pouvaient s'y astreindre des pharisiens qui n'hésitaient pas par ailleurs à faire bombance les autres jours. Car pour de pauvres bougres itinérants, dépendants de la charité pour leur pitance quotidienne, amenés parfois à mastiquer du grain directement pris sur les épis quand ils passaient à travers champs... Nul besoin d'aller chercher ici des histoires d'époux et de noce, et que lorsque l'époux ne sera plus là ils jeûneront, à moins de considérer que c'est parce qu'ils trouveront dans le mouvement chrétien naissant, dont ils seront les chefs, un statut et des prébendes leur assurant aisance financière sinon opulence ?
Pas de règle absolue, donc. Il est certain que pour tel qui a des revenus largement assurés, le jeûne comme l'aumône peuvent être des moyens d'apprendre à se détacher de ses biens, à condition que la rupture du jeûne ne soit pas prétexte à s'empifrer encore plus, de soulagement, que l'argent donné ne l'incite pas à exploiter encore plus ses ouvriers, pour compenser. Les exercices sont des moyens, chacun saura trouver ceux qui lui conviennent, pour peu d'une seule condition : quel est son désir, que cherche-t-il ?


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