Secret bien gardé
« Si vous voulez vivre comme des justes, évitez d'agir devant les hommes pour vous faire remarquer. Autrement, il n'y a pas de récompense pour vous auprès de votre Père qui est aux cieux.
« Ainsi, quand tu fais l'aumône, ne fais pas sonner de la trompette devant toi, comme ceux qui se donnent en spectacle dans les synagogues et dans les rues, pour obtenir la gloire qui vient des hommes. Amen, je vous le déclare : ceux-là ont touché leur récompense. Mais toi, quand tu fais l'aumône, que ta main gauche ignore ce que donne ta main droite, afin que ton aumône reste dans le secret ; ton Père voit ce que tu fais dans le secret : il te le revaudra.
« Et quand vous priez, ne soyez pas comme ceux qui se donnent en spectacle : quand ils font leurs prières, ils aiment à se tenir debout dans les synagogues et les carrefours pour bien se montrer aux hommes. Amen, je vous le déclare : ceux-là ont touché leur récompense. Mais toi, quand tu pries, retire-toi au fond de ta maison, ferme la porte, et prie ton Père qui est présent dans le secret ; ton Père voit ce que tu fais dans le secret : il te le revaudra.
« Et quand vous jeûnez, ne prenez pas un air abattu, comme ceux qui se donnent en spectacle : ils se composent une mine défaite pour bien montrer aux hommes qu'ils jeûnent. Amen, je vous le déclare : ceux-là ont touché leur récompense. Mais toi, quand tu jeûnes, parfume-toi la tête et lave-toi le visage ; ainsi, ton jeûne ne sera pas connu des hommes, mais seulement de ton Père qui est présent dans le secret ; ton Père voit ce que tu fais dans le secret : il te le revaudra. »
voir aussi : Sans tambours ni trompettes, Agir pour soi, Petits arrangements entre amis, Amours cachés, Prérequis, Exercices de style
"Ton Père voit ce que tu fais dans le secret" : cette expression peut nous évoquer de mauvais souvenirs, de ce dieu terrible et vindicatif, le grand surveillant général impitoyable auquel rien ni personne ne peut échapper. Pourtant, je ne crois pas que ce soit comme ça qu'il faille aborder ce texte. Car, avant d'évoquer le fait qu'il nous voie, on nous parle d'abord, déjà, et surtout, de ce qu'il "est présent dans le secret". C'est presque comme un qualificatif qui lui est donné ici. D'autres parlent du Tout-Puissant, du Très-Haut, du Miséricordieux, du Dieu Amour. Ce sont tous des qualificatifs qui ont leur raison d'être, et certains peuvent nous parler plus ou moins que d'autres. Mais ici, ce n'est pas ainsi qu'il nous est défini. Ici, on nous parle de ce Dieu, que Jésus nomme notre Père, et on nous parle de cette caractéristique spécifique, qu'il "réside" dans le secret.
Voilà donc à quoi nous sommes invités, en ce début de carême. Ce Dieu Père est là, dans le secret, dans notre secret, dans le secret de notre cœur, dans le secret de notre conscience, dans le secret de notre silence : saurons-nous le trouver, saurons-nous le rencontrer, verrons-nous son visage, entendrons-nous sa voix ?
On aurait tort aussi de croire que ce texte soit une incitation à pratiquer l'aumône, la prière, le jeûne. Il ne dit pas : "Fais l'aumône, prie, jeûne !" Mais il dit : si tu fais cela, si tu te consacres à l'un ou l'autre des divers exercices religieux qui constituent généralement le lot de tout 'bon' croyant, alors prends bien garde à la façon dont tu t'y prends. Car l'aumône, la prière, le jeûne, ne sont pas des buts en eux-mêmes, mais ce ne sont que des moyens. Alors est-ce que ta charité – le temps que tu consacres aux autres, est-ce que ta prière – le temps que tu consacres à Dieu, est-ce que ton jeûne – le temps que tu consacres à toi-même, vont te servir surtout à te donner bonne conscience ? Si, effectivement, tu les prends ainsi, comme des exercices à accomplir, comme une grille d'évaluation de tes mérites, alors comment ne pourras-tu en être satisfait, et alors comment, lui qui est dans le secret, pourra-t-il venir te toucher ? Comment pourrait-il te rejoindre tant que tu es rempli, plein à ras-bord, de cette belle image que tu as de toi et que tu veux donner aux autres ?
Oui, je crois que c'est bien ce dont parle ce texte : si nous voulons faire la charité, si nous voulons prier, si nous voulons exercer un contrôle sur notre corps, alors arrangeons-nous pour ne pas même savoir que nous le faisons. Il n'y a pas d'autre chemin possible. Notre vie ne peut devenir prière que lorsque nous aurons cessé de prier. Alors, oui, ce sera lui, notre Père dans notre secret, qui priera en nous, qui nous priera.


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