Sacré Jésus !
Les pharisiens et quelques scribes étaient venus de Jérusalem. Ils se réunissent autour de Jésus, et voient quelques-uns de ses disciples prendre leur repas avec des mains impures, c'est-à-dire non lavées. - Les pharisiens en effet, comme tous les Juifs, se lavent toujours soigneusement les mains avant de manger, fidèles à la tradition des anciens ; et au retour du marché, ils ne mangent pas avant de s'être aspergés d'eau, et ils sont attachés encore par tradition à beaucoup d'autres pratiques : lavage de coupes, de cruches et de plats. -
Alors les pharisiens et les scribes demandent à Jésus : « Pourquoi tes disciples ne suivent-ils pas la tradition des anciens ? Ils prennent leurs repas sans s'être lavé les mains. »
Jésus leur répond : « Isaïe a fait une bonne prophétie sur vous, hypocrites, dans ce passage de l'Écriture :Ce peuple m'honore des lèvres,mais son coeur est loin de moi. Il est inutile, le culte qu'ils me rendent ;les doctrines qu'ils enseignent ne sont que des préceptes humains. Vous laissez de côté le commandement de Dieu pour vous attacher à la tradition des hommes. »
Il leur disait encore : « Vous rejetez bel et bien le commandement de Dieu pour observer votre tradition.
« En effet, Moïse a dit : Honore ton père et ta mère. Et encore : Celui qui maudit son père ou sa mère sera mis à mort. Et vous, vous dites : 'Supposons qu'un homme déclare à son père ou à sa mère : Les ressources qui m'auraient permis de t'aider sont corbane, c'est-à-dire offrande sacrée.' Vous l'autorisez à ne plus rien faire pour son père ou sa mère, et vous annulez la parole de Dieu par la tradition que vous transmettez. Et vous faites beaucoup de choses du même genre. »
voir aussi : Cœurs encrassés, Disputatio, Halakha
Évident, non ? "Honore ton père et ta mère" : ça, c'est dans les dix commandements. Ce n'est donc même pas Moïse qui l'a dit, c'est Dieu lui-même ; Moïse n'a fait que le transmettre. Pour tout juif, s'il y a des paroles prononcées par l'un ou l'autre prophète qui puisse être éventuellement contestées, il y a au moins celles-ci que tous respectent : les dix paroles reçues par Moïse sur le Sinaï. À partir de là, il semble clair que tout ce qui prétendrait permettre de contourner ces dix paroles n'est que raisonnement spécieux, hypocrisie, voire athéisme et blasphème. Ces pharisiens ne sont que de sacrés Tartuffes !
Sauf que, dans ces dix paroles, il y a quand même un ordre... Elles ne sont pas toutes de même importance. Et la première, celle qui prime et conditionne toutes les autres, c'est "Tu aimeras YHWH ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ton intelligence et de toutes tes forces". On pourrait en ajouter encore toute une palanquée : de tout ton être, de tous tes sens, de tous tes moyens, de toutes tes ressources, de tout ce que tu es et de tout ce que tu as ! Et c'est donc en toute bonne logique que nos pharisiens en concluent qu'on peut préférer Dieu à son prochain, fussent ses parents. Il nous faut reconnaître, même, que pour respecter strictement cette hiérarchie dans les dix paroles de Dieu, ce ne serait en réalité qu'une obligation pour tout un chacun.
Les mots nous trompent peut-être, parce que nous ne savons pas ce que veut dire 'corbane'. Nous ne nous rendons peut-être pas compte que "déclarer des ressources corbane" signifie en réalité faire don de ces ressources, principalement au Temple. "Déclarer corbane", ce ne sont pas des mots, ce n'est pas juste une phrase à prononcer, c'est une action, concrète, c'est équivalent à "faire une offrande". Toutes les offrandes au Temple sont 'corbane', et tout ce qui est 'corbane' est offrande. S'il s'agit d'argent, il est versé dans le 'Trésor' du Temple, lequel sert, théoriquement, en partie aux besoins des prêtres – les descendants de la tribu de Lévi –, et en partie à soutenir les pauvres, les nécessiteux.
Mais le mot 'ressources' que nous trouvons dans notre passage d'aujourd'hui, ne signifie pas nécessairement des biens matériels. Car le 'corbane' ne couvre pas que les offrandes, d'argent ou d'animaux à sacrifier. On peut aussi se déclarer soi-même 'corbane', autrement dit faire vœu de se consacrer à Dieu. Notre homme qui déclare 'corbane' les ressources dont il aurait pu aider ses parents n'est pas forcément riche. Il peut s'agir tout aussi bien de sa seule force de travail, dont il aurait pu user pour les assister. Nous voyons parfois dans la Bible des parents, telle la mère de Samuel, par exemple, décider de 'consacrer' leur enfant à Dieu : ces enfants sont 'corbane', ils rentrent eux aussi dans ce même concept (même si là ce sont leurs parents qui l'ont décidé et non eux-mêmes).
Jésus lui-même fut 'corbane' ! C'est en tout cas bien le sens de ce qu'il répondit à ses parents, selon Luc, lorsqu'ils le retrouvèrent dans le Temple, enfant, au milieu des docteurs de la Loi : "ne saviez-vous pas que je me devais aux affaires de mon Père ?" C'est ce dont tout l'évangile de Jean ne fait que nous parler : "je suis dans le Père, je fais ce que je lui vois faire, je dis ce qu'il me dit de dire". Comment être plus 'consacré' à Dieu ? Mais si sa mère n'approuvait pas son comportement, comme on l'a vu et au moins dans les premiers temps, en tout cas il ne semble pas que c'était ce choix de se consacrer à Dieu qu'elle lui reprochait.
Nous voyons donc que cette histoire n'est pas si simple. Et quand Jésus fait ce reproche au pharisiens, ce n'est pas juste un peu de bon sens qu'il manifeste, c'est une position hardie qu'il avance. Il est difficile de croire en Dieu sans le placer, ne serait-ce qu'un peu, au-dessus de tout le reste. Eh bien ! ici, Jésus affirme le contraire. Il l'affirmera peut-être plus clairement ailleurs, quand il dira que le commandement de l'amour de Dieu et le commandement de l'amour du prochain ne sont qu'un seul et même commandement, mais c'est exactement de la même chose qu'il est question ici : on ne peut pas prétendre aimer Dieu en soi. Sûrement est-il plus que tout et que chacun de nous, mais nous ne pouvons pas pour autant le trouver ailleurs qu'en chacun de nous et en toute sa création.


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