Partage d'évangile quotidien
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Mauvais joueurs

Mer. 18 Septembre 2013

Luc 7, 31-35 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

« À qui donc assimiler les hommes de cet âge ? À qui sont-ils semblables ? 

« Ils sont semblables à des gamins assis sur une place publique, qui s'interpellent les uns les autres en disant : "Nous avons joué de la flûte pour vous, et vous n'avez pas dansé ! Nous avons chanté des complaintes, et vous n'avez pas pleuré !" 

« Car Jean le baptiseur est venu, sans manger de pain, ni boire de vin, et vous dites : "Il a un démon !" Le fils de l'homme est venu, il mange et boit, et vous dites : "Voici un homme glouton et buveur de vin, ami des taxateurs et des pécheurs !" 

« Mais la Sagesse a été justifiée par tous ses enfants. » 

 

 

Saint François, par He-Qi

 

 

voir aussi : D'un extrême à l'autre, Enfants gâtés, Jamais contents

La liturgie nous a fait sauter (elle le réserve pour le temps de l'Avent) le passage dont je parlais hier, où Jean Baptiste exprime des doutes sur la messianité de Jésus, à quoi Jésus répond en citant les prophéties "les aveugles voient, les sourds entendent, ... les morts ressuscitent". Puis Jésus fait un éloge appuyé de son ancien mentor en le qualifiant de "plus" que prophète, pour conclure, en le regrettant, que les pharisiens et les légistes ne se sont pourtant pas convertis à son message. C'est vrai qu'il y a de quoi être frappé par les différences de styles entre Jésus et Jean. C'est ce qui a motivé les doutes de Jean : lui qui était un ascète de l'extrême, sur la nourriture, bien sûr, mais aussi certainement les exercices de piété et toutes les observances de la Torah, il avait bien du mal à comprendre ce Jésus qui l'avait suivi sur cette voie et qui, maintenant, ne respectait plus le sabbat, ne jeûnait plus, au contraire aimait la bonne chère, bref un bon vivant profitant volontiers de tous les plaisirs de la vie ! Effectivement, il y a eu un sacré virage dans la vie de Jésus.

Devant Jean, donc, Jésus se justifie seulement par les signes : ces miracles qui se sont mis à se produire, ces guérisons et ces exorcismes. Nos esprits modernes et cartésiens ont du mal à accepter qu'il ait pu en être ainsi, pourtant on peut difficilement expliquer ce grand écart, entre le Jésus disciple de Jean et le Jésus que nous décrivent les évangiles, si cette activité thaumaturgique ne s'est pas réellement produite. C'est elle seule qui a permis à Jésus de passer de la prédication du Royaume imminent en vue duquel il convient de se convertir, au Royaume en cours d'avènement, déjà commencé, et du repentir austère du pénitent à la joie radieuse du "nouveau né". Tout est là ! Jésus ne peut pas en dire plus à Jean, sinon que ce temps, qu'il a prédit et appelé de ses vœux, est maintenant arrivé, que c'est ce qui change tout. Jésus ne peut pas faire plus pour Jean, sinon formuler le vœu qu'il puisse le comprendre ("heureux sera-t-il s'il ne s'en choque pas"). Aussi, rebondit-il maintenant sur ce contraste. Ce qui peut être objet de scandale, et c'est compréhensible, pour un Jean, il le retourne en piège contre ceux qui n'ont pas cru en lui en son temps, et qui ne croient pas plus maintenant en Jésus. Vous êtes pires que des enfants, leur dit-il, si le message est exigeant, vous dites que c'est trop dur, si le message est simple, vous dites que c'est trop facile ! On vous invite à pleurer, vous ne voulez pas pleurer, on vous invite à rire, vous ne voulez pas rire. Des enfants gâtés, capricieux, égoïstes.

Cet argumentaire fonctionne très bien, en apparence. C'est vrai qu'on a envie de se dire, en première approche, qu'ils sont idiots, ces pharisiens et ces légistes ! et on se sent bien confortés de ce que nous avons fait le bon choix en croyant à Jésus. Mais tout ceci est trop simpliste, quand même. C'est en fait ce qu'on appelle, dans le domaine du marketing entre autres, une question fermée. Elle voudrait nous faire croire qu'il n'y a que deux possibilités, croire en Jean, ou croire en Jésus, deux programmes qui couvriraient à eux deux toutes les options (et comme en plus les tenants du Baptiste sont censés finir par évoluer 'naturellement' vers Jésus...). Le piège réside plus précisément à faire oublier que les deux n'étaient quand même pas opposés sur tout, justement ! Il y a bien sûr des points communs entre les deux (sinon Jésus n'aurait été qu'une girouette et il n'aurait guère pu espérer convaincre Jean), et même nombreux : le rejet de l'institution du Temple et l'appel à une éthique de responsabilité personnelle devant Dieu, en sont deux exemples absolument pas anodins ! Ce qui cloche un peu, d'ailleurs, dans la version de Luc de cette péricope, c'est qu'il la dirige contre les "pharisiens et les légistes", qui n'étaient certainement pas ceux qui ont le plus résisté au message, ni de Jean, ni de Jésus. Matthieu, ici, a été plus avisé, de ne pas préciser ce point, car c'étaient bien plus les sadducéens qui ne pouvaient effectivement pas adhérer ni à l'un ni à l'autre, à cause de la mise hors circuit du Temple.

On aime pourtant à penser que cette petite parabole nous vient bien de Jésus : elle est tellement dans son style, imagée, drôle, percutante. Mais il semble que Jésus n'ait pas été le seul à la raconter, ou de similaires. C'est une historiette, qui se fonde sur ce que, pour les enfants de l'époque, il y avait deux jeux qui gagnaient haut la main au hit-parade de leurs préférés : jouer au mariage et jouer à l'enterrement. Et c'était devenu presque comme un dicton de dire "ceux qui ne veulent jouer ni au mariage ni à l'enterrement" pour parler de mauvais coucheurs, de boudeurs invétérés, d'empêcheurs de jouer en rond. Bref, Jésus a sans doute ici seulement adapté un classique de son temps pour servir son propos. Reconnaissons cependant que c'était tout autant astucieux, voire encore plus efficace, que si c'était lui qui avait imaginé l'histoire : utiliser un thème connu par tout le monde, l'appliquer au contexte qui l'intéressait, le contraste entre son style et celui de Jean. Cela gommait déjà cet écart, puisque dans l'histoire, tel qu'on le comprend mieux dans la version de Matthieu, c'est le même groupe d'enfants qui propose successivement l'un et l'autre jeu, à un autre groupe qui refuse tout ce qu'on lui propose. Et cela disqualifiait aussi ceux qui refusaient de répondre à l'une comme à l'autre des invitations.