Perspectives trompeuses
Il lève les yeux sur ses disciples et dit : « Heureux les pauvres : à vous est le royaume de Dieu ! Heureux ceux qui ont faim maintenant : vous serez rassasiés ! Heureux ceux qui pleurent maintenant : vous rirez ! Heureux êtes-vous quand les hommes vous haïront, quand ils vous excluront et vous insulteront et jetteront dehors votre nom comme mauvais, à cause du fils de l'homme ! Réjouissez-vous en ce jour-là et tressaillez ! Voici, votre salaire est abondant au ciel : ces choses-là, leurs pères les faisaient aux prophètes !
« Cependant : Malheureux, vous, les riches : vous touchez votre consolation ! Malheureux, vous, les comblés maintenant : vous aurez faim ! Malheureux, vous qui riez maintenant : vous serez affligés et vous pleurerez ! Malheureux, quand tous les hommes diront du bien de vous : ces choses-là, leurs pères les faisaient aux faux prophètes ! »
voir aussi : Luc qui rit et Luc qui pleure, Des pleins et des déliés, On change !
Ici commence le "sermon dans la plaine" de Luc. C'est un genre d'équivalent du sermon sur la montagne de Matthieu. Chez l'un comme chez l'autre, il s'agit d'un ensemble de maximes, de conseils de sagesse, de règles de vie, de paraboles. Ce qui caractérise toutes ces péricopes rassemblées dans ces deux sermons, c'est que Marc n'en a jamais de version parallèle (à une seule exception, en fait, ce qui n'est pas significatif), mais que pratiquement tout le contenu du sermon de Luc se trouve aussi chez Matthieu. Il s'agit donc de matériau provenant de ce qu'on appelle la source Q. Maintenant, on peut se poser la question : la source Q contenait-elle déjà l'idée d'un tel sermon ? Pour beaucoup, la source Q n'est en réalité guère plus qu'une immense collection de telles sentences, à l'exceptions de quelques rares éléments narratifs. Dans ce cas, on voit mal qu'elle ait pu avoir quelque part cette idée, d'un rassemblement de péricopes placées sous le signe d'un soit-disant discours 'fleuve' de Jésus. Mais alors, comme on considère généralement aussi que, ni Matthieu, ni Luc, ne connaissaient l'évangile de l'autre quand ils ont composé le leur, est-ce une coïncidence qu'ils aient eu tous les deux cette même idée de rassembler une quantité importante du matériau de Q dans le cadre, fictif, d'un grand discours ? Pourrait plaider en ce sens le fait que les péricopes retenues par Luc ne figurent généralement pas dans le même ordre que chez Matthieu, et même un certain nombre sont chez Matthieu mais pas dans son sermon à lui. Mais alors, ce serait encore une autre coïncidence que tous les deux commencent par les béatitudes ? Cela commence à faire beaucoup de coïncidences... Ces questions sont encore très ouvertes.
Nous avons aujourd'hui justement cette ouverture du sermon, qu'on appelle les béatitudes. Luc en énumère beaucoup moins que Matthieu (la moitié, quatre au lieu de huit), mais par contre il fait figurer à la suite quatre 'malédictions' qui sont les antithèses de ses quatre bénédictions. Pour ce qui est des bénédictions, il faut considérer que c'est Luc qui est resté fidèle au document Q : être pauvre, avoir faim, pleurer, être un paria, ce sont des situations concrètes, tangibles et pas vraiment sujettes à diversité d'appréciation. Les quatre bénédictions que Matthieu a ajoutées sont d'un tout autre ordre : être doux, miséricordieux, pur de cœur, pacifiste, ce sont des dispositions d'esprit, pas des situations de détresse ! Matthieu s'est d'ailleurs permis en outre d'atténuer deux des bénédictions de base : il parle des pauvres "en esprit" et de ceux qui ont faim "de justice". En réalité, Matthieu est scandalisé par les béatitudes, telles que Jésus les a prononcées ! il s'est efforcé de les adapter à une mentalité bourgeoise bien-pensante... Les vraies béatitudes sont donc abruptes, difficiles à entendre. Surtout si on y ajoute les malédictions que nous trouvons chez Luc : heureux vous qui êtes dans la misère, c'est honteux de dire ça, mais avec en plus malheureux vous qui êtes dans l'aisance, plus personne ne peut se défiler. Les riches, les bien nourris, ceux à qui la vie sourit, qui sont bien intégrés dans la société, ne peuvent plus y échapper, ils ne peuvent pas se dire qu'ils sont seulement moins 'bienheureux' que les pauvres, les ventres vides, les désespérés, les oubliés.
Jésus nous encourage-t-il donc à une sorte de masochisme, de recherche inconditionnelle de la souffrance, comme l'ont si obligeamment interprété (en oubliant évidemment les malédictions, et donc de se l'appliquer à eux-mêmes) des générations de théologiens et de prédicateurs au service de l'ordre établi ? Vous êtes heureux, vous tous les petits qui supportez le poids de la pyramide sociale, puisque vous serez récompensés dans l'au-delà, tandis que, nous, nous nous sacrifions, tant pis, nous serons moins bien logés que vous, après... Ou en l'appliquant d'une manière plus générale aux relations interpersonnelles, devons-nous considérer que l'amour de nos prochains consiste à nous rabaisser, à encaisser, à nous effacer, à supporter tout, pour le bien de l'autre ? les parents qui se sacrifient pour leurs enfants, les conjoints pour leur conjoint, les enfants pour leurs parents, etc... Est-ce bien dans ces névroses, tant sociale que personnelles, que Jésus souhaitait embarquer tout le monde ? Nous en douterons, évidemment.
Au niveau social, nous devons tenir compte de la période où Jésus a pu prononcer ces paroles, et celle où elles ont pu être collectées dans la source Q. Pour Jésus, il s'agit très certainement de la période galiléenne, de ce 'printemps' où se produisent tous ces signes de guérisons. De même pour la source Q, qu'on considère généralement comme témoin d'une période où les disciples, à leur tour, agissant principalement comme des missionnaires itinérants, étaient accompagnés eux aussi de tels signes. Dans un tel contexte, il est évident que dire aux malades qui guérissent, aux pauvres et déshérités qui se lèvent pleins d'espoir pour un Royaume qui est en train d'advenir, qu'ils sont heureux n'est qu'une simple constatation d'un état de fait ! Jésus n'a certainement jamais dit aux pauvres, aux affamés, aux affligés, aux sans-grades, que leur situation était une bonne chose en soi, mais au contraire qu'ils étaient heureux parce que cette situation était en train de changer. Quant aux riches, aux repus, aux satisfaits, aux haut placés, s'ils sont dits malheureux, c'est bien sûr parce qu'ils ne sont pas pris dans le mouvement, ils restent sur la rive, ils n'entrent pas dans le Royaume.
Au niveau personnel, la question est très différente. Aimer son prochain ne consiste certes pas à se sacrifier pour lui. Mais entrer dans le Royaume, pour nous tous qui sommes toujours riches d'une façon ou d'une autre (ou plus exactement qui nous croyons riches), nécessite de nous délester de ces richesses imaginaires. Il n'y a pas d'autre solution. Nous ne pouvons pas trouver Dieu en nous, le Père, tant que nous sommes encombrés de ce qui n'est pas lui, c'est-à-dire tant que nous tenons plus à ce qui nous particularise qu'à lui. Tout ce qui fait notre personnalité, tout ce qui nous est propre, n'est ni bon ni mauvais en soi, là n'est pas la question. Ce qui est en jeu, c'est que tout ceci doit être ordonné à sa source. Et il n'y a qu'un moyen pour trouver la source, c'est de renoncer d'abord à tout ce qui n'est pas elle. Non pas y renoncer pour l'éternité ! mais y renoncer quand même vraiment, sans esprit de retour. Une fois que nous serons re-nés, et seulement alors, nous retrouverons tout, en potentiel, et nous en aurons le plein usage si besoin, mais désormais en sachant lui faire servir le projet divin. Il y a donc bien une notion de sacrifice, mais surtout pas de sacrifice à notre détriment et au profit de nos prochains. C'est un sacrifice à nous-mêmes seuls, et à notre profit, et ensuite seulement aussi au profit des autres. Cette question de la seconde naissance est sans doute assez difficile à appréhender. Nous aurons peut-être l'occasion d'y revenir. Mais retenons déjà qu'il ne s'agit pas d'attendre notre mort pour l'accomplir ! C'est dans sa vie humaine (avant le début de son ministère, sans doute lorsqu'il était disciple du Baptiste) que Jésus a trouvé le Père en lui, c'est nous aussi dans cette vie-ci que les béatitudes nous invitent à le trouver.

