Cœur à cœur continué
Il leur dit : « Qui parmi vous a un ami, et va vers lui en milieu de nuit pour lui dire : "Ami, avance-moi trois pains. C'est qu'un ami à moi en chemin est arrivé chez moi, et je n'ai rien à lui servir." Et lui, du dedans, répond et dit : "Ne me tracasse pas : déjà la porte est fermée, et nous sommes au lit, mes enfants et moi. Je ne peux me lever pour te donner." Je vous dis : même s'il ne se lève pas pour lui donner du fait qu'il est son ami, eh bien ! du fait de son sans-gêne, il se dressera pour lui donner ce dont il a besoin.
« Et moi je vous dis : Demandez, et il vous sera donné. Cherchez, et vous trouverez. Toquez, et il vous sera ouvert. Car tout demandeur reçoit. Qui cherche trouve. À qui toque il sera ouvert.
« Quel père parmi vous, à qui son fils demandera un poisson, au lieu de poisson, lui remettra un serpent ? Ou encore, il demandera un œuf, est-ce qu'il lui remettra un scorpion ? Si donc vous – mauvais que vous êtes ! – vous savez donner des dons qui soient bons à vos enfants, combien plus le père, du ciel, donnera l'Esprit saint à ceux qui lui demandent ! »
voir aussi : Là où il y a de la gêne, Sans peur et sans reproche, Demandes recevables
C'est la suite du texte d'hier. Les disciples n'avaient pas spécialement demandé à Jésus de leur apprendre 'une' prière, mais qu'il leur apprenne "à prier". Ils viennent de le voir prier, et ce n'était pas la première fois. C'est une spécificité de Luc, il nous dit souvent que Jésus prie, avant chacune de ses grandes décisions, mais pas seulement. On pourrait dire, par rapport à Jean qui décrit sans cesse un Jésus parlant et agissant selon ce que le Père attend de lui, que Luc nous explique clairement comment c'est possible, comment ça marche : Jésus prie. Et ce qui doit frapper les disciples, c'est que les prières de Jésus ne sont pas comme ce qu'ils connaissent sous ce nom. Jésus se met de préférence à l'écart pour prier, il s'isole, quand les juifs ne prient qu'en public. Et Jésus ne semble pas parler, alors que les juifs récitent toujours des prières qu'ils ont apprises par cœur. Et Jésus peut rester ainsi très longtemps sans qu'il ne semble rien se passer !
Pourtant ce n'est pas de tout cet aspect, de l'intériorisation de la prière, que Luc nous parle maintenant. Il vient quand même de nous donner une version particulièrement courte de 'prière' : les disciples, qui avaient sans doute espéré une litanie à n'en plus finir, ont dû être bien déçus. Et comme nous l'avons vu hier, ce n'est pas une prière à déclamer haut et fort, en groupe ou devant tout le monde. Ce n'est pas la version liturgique et communautaire de Matthieu, mais une version qui incite à se recueillir, à se tourner vers le silence intérieur. Nous aurions donc bien attendu ici les conseils que donne Matthieu avant sa propre version du Notre Père : "Quand tu pries, va au fond de ta maison, ferme la porte à clé et prie ton Père qui est dans le secret" (Matthieu 6, 6). Mais non, Luc a estimé sans doute que la forme qu'il a donnée de sa prière était suffisamment explicite en elle-même. C'est d'autre chose qu'il veut parler maintenant.
Nous connaissons tous de ces gens qui se plaignent que Dieu ne les écoute pas dans leur prière. Ce n'est même pas forcément que pour eux-mêmes, qu'ils prient. Leur prière peut être très altruiste : ils prient pour leur voisin qui est terriblement malade, pour leurs petits-enfants qui filent un mauvais coton, pour ces pauvres gens victimes de la guerre là-bas en Afrique, bref, pour toute la misère du monde. Mais Dieu ne les écoute pas, le voisin finit par mourir, les petits-enfants s'enfoncent dans la toxicomanie ou la délinquance, et si la guerre se finit une autre prend le relais... Alors forcément, un jour ou l'autre, ils finissent par décrocher, non, ils ne peuvent plus croire en ce Dieu qui permet tant d'horreurs sur terre, qui a laissé faire Auschwitz et les goulags et toute la folie des hommes. Pourtant, Luc semble nous parler autrement ici. Il prend l'exemple de ce voisin dérangé en pleine nuit qui finira par céder en maugréant ne serait-ce que pour avoir la paix, et de ces parents qui n'iraient jamais donner à manger à leurs enfants des serpents ou des scorpions à la place de poissons et d'œufs !
Et il y a encore d'autres passages des évangiles qui nous aiguilleraient dans le même sens : "Tout ce que vous demandez en priant, croyez que vous l'avez reçu, et cela sera" (Marc 11, 24, Matthieu 21, 22). "Vous auriez de la foi comme une graine de moutarde, vous diriez à cet arbre de se déraciner et d'aller dans la mer, il le ferait" (Luc 17, 6). Peut-on donc vraiment demander n'importe quoi ? Dans le texte d'aujourd'hui, en tout cas, ce n'est pas ce qui nous est dit. Les deux petites paraboles ne sont pas là pour nous dire que nous pouvons demander du pain, du poisson ou des œufs ! ce ne sont que des exemples de la vie courante pour illustrer que Dieu aussi répond à nos demandes. Mais il semble évident qu'il ne répondra pas à n'importe quelle demande, y compris les plus farfelues ou arbitraires. Luc nous dit d'ailleurs très exactement la seule chose que Dieu peut nous donner : l'Esprit saint, ce qui, au fond, n'est qu'une manière de résumer à l'extrême la prière qu'il vient de leur apprendre...
Dieu donne l'Esprit à tous ceux qui le demandent. Le problème, c'est que nous ne savons généralement pas ce que nous voulons. Que cessent les malheurs, le désespoir, les misères, tous nous le souhaitons, et Dieu aussi, mais cela il ne peut pas le faire à notre place. Le Dieu de Jésus n'est vraiment pas hors de nous. Ne lui demandons donc pas ce qui n'est pas de son ressort. Mais il n'est pas tout-puissant, alors ? si, mais pas sans nous. Sans nous, il ne peut rien, c'est toute notre grandeur, et toute notre faiblesse aussi, si nous n'en faisons qu'à notre tête. Mais si nous apprenons à le connaître "par son nom", si nous le sanctifions, il nous sanctifie, il nous fait entrer dans son Royaume en nous donnant l'Esprit qui nous fait vivre dans sa Lumière, loin de nos errances passées, sans aucun doute.

