Cœur à cœur
Or, comme il se trouvait dans un certain lieu, il était à prier. Quand il a cessé, un de ses disciples lui dit : « Seigneur, enseigne-nous à prier, comme Jean aussi a enseigné ses disciples. »
Il leur dit : « Quand vous priez, dites : "Père, sanctifié soit ton nom ! Vienne ton royaume ! Notre pain de la journée, donne-nous chaque jour. Remets-nous nos péchés car nous aussi remettons à tout homme qui nous doit. Ne nous fais pas entrer dans l'épreuve." »
voir aussi : Les plus courtes..., Version brève, Papa !
La version de Luc du "Notre Père" est beaucoup plus courte que celle de Matthieu. C'est pourtant la version vraisemblablement la plus authentique. Mais comme nous sommes habitués à l'autre, celle de Matthieu, celle qui a été adoptée par la liturgie, nous avons automatiquement tendance à la lire en "comblant les trous", en faisant comme si il y manquait ces éléments que nous connaissons par cœur, en sorte que nous ne sommes pas spontanément capables de lire et recevoir la version de Luc en elle-même, avec sa forme et sa logique propres, qui ne sont pas les mêmes que celles de Matthieu.
Si c'est la version de Matthieu que nous utilisons dans nos liturgies (et par suite dans nos prières personnelles aussi), c'est simplement parce que, telle qu'elle se présente dans cet évangile, elle est déjà le résultat d'une pratique cultuelle, régulière et continue, de la communauté matthéenne, qui l'a peu à peu fait évoluer jusqu'à cette forme-là. Chez Matthieu, le Notre Père est une prière tellement structurée qu'elle ne peut qu'être le résultat de longues réflexions et méditations. Elle comporte deux séries de trois vœux, la première série concernant Dieu (que ton nom..., que ton règne..., que ta volonté...), la seconde concernant les hommes (donne-nous..., pardonne-nous..., ne nous laisse pas...), chacun des trois vœux de la seconde série faisant écho à son homologue de la première. On y note encore que "sur la terre comme au ciel" fait aussi écho au "qui est aux cieux" initial, et que le "délivre-nous du mal" s'entend évidemment du mal qui est "sur la terre", de manière justement à ce que cette terre devienne comme le ciel... Bref, le Notre Père de Matthieu est un texte qui a été écrit et réécrit jusqu'à plus soif ! on ne peut plus rien y ajouter, ni en retrancher, il forme un tout dont les parties sont liées de multiples manières. C'est une cathédrale gothique, en quelque sorte.
Toute autre est donc la version de Luc, que nous pourrions alors comparer à une petite chapelle romane, pour rester dans le même ordre d'idées, et que nous devons aborder tout autrement si nous voulons en découvrir les beautés propres. Pour commencer, Luc ne donne pas à Dieu le nom à rallonge de Matthieu (Notre Père qui est dans les cieux), mais simplement : "Papa". On voit donc bien déjà que, chez Matthieu, on est dans une prière communautaire, avec le 'notre', et qu'on met une distance entre lui et nous avec la précision "dans les cieux". Chez Luc, je suis seul avec lui, j'entre dans mon cœur et je me met simplement en présence de ce Père qui m'habite. Toute la coloration de cette prière est déjà changée par cette seule adresse initiale, je ne m'adresse plus à un Dieu extérieur et lointain mais au Dieu intérieur et intime, et alors même les deux vœux qui suivent, mot pour mot les mêmes chez Matthieu et Luc, peuvent prendre un sens différent. Chez Matthieu, quand nous souhaitons que son "nom soit sanctifié", cela signifie que nous souhaitons que tout le monde sur terre respecte Dieu, et quand nous souhaitons que son "règne vienne", nous sommes dans l'espérance du Royaume qui sera inauguré par le retour de Jésus, à la fin des temps, donc là aussi un souhait universel. Chez Luc, c'est en moi que je demande d'abord le respect de Dieu, c'est pour que j'élargisse cette intimité initiale que j'ai ouverte en le nommant, en m'adressant à lui, pour que tout mon être devienne son sanctuaire, en sorte que, bien sûr, je puisse me sentir habiter dans son Royaume.
Nous en arrivons alors au pain que nous demandons à Dieu de nous donner, et cette fois les textes grecs divergent légèrement. C'est le même pain qui est demandé, le pain "ἐπιούσιον" (epiousion). Mais ce simple mot 'epiousion' a fait couler des mètres cubes et des mètres cubes d'encre et déboiser d'innombrables forêts. Jérome déjà, celui qui a le premier traduit l'ensemble de la Bible en latin et dont le texte est resté longtemps la seule référence accessible à un grand nombre, traduit ce même mot de deux façons très différentes : 'supersubstantiel' chez Matthieu, et 'quotidien' chez Luc ! Je n'entrerai pas ici dans le détail de la question, mais considérant que le radical 'ousia' peut autant signifier l'essence que la substance, nous accepterons que ce pain puisse autant être celui nécessaire à notre croissance spirituelle que celui (plus prosaïque ?) nécessaire à notre subsistance physique. C'est alors la formulation de la demande, chez Matthieu et chez Luc, qui pourront nous inciter à préférer l'un ou l'autre sens. Il y a deux éléments qui diffèrent entre Matthieu et Luc. Chez Matthieu, le verbe 'donner' est à l'aoriste, ce qui implique une idée de durée dans le temps, une action continue, en somme on demande à Dieu de toujours (tous les jours) nous le donner, ce pain. Et cette demande, on la formule pour "ce jour". Le sens est donc que Dieu nous donne chaque jour le pain dont nous avons besoin chaque jour. C'est plutôt de notre nourriture corporelle qu'il est question chez Matthieu.
Chez Luc, le verbe 'donner' est au présent : je me suis mis en présence de mon Père, j'ai approfondi cette présence en moi par les deux premiers vœux, et je continue, c'est ponctuel, c'est maintenant et pour maintenant, que je lui demande de me donner ce pain dont j'ai besoin. Et ce pain, ce n'est pas comme chez Matthieu celui de "ce jour", qu'on demande, mais c'est "celui pour le jour". Chez Matthieu, "ce jour" c'est σήμερον (sēmeron), c'est un adverbe qui ne peut parler que du jour au sens d'une journée. Chez Luc, "pour le jour" c'est καθ' (kath', convenant à) ἡμέραν (hēmeran), où hēmeran peut certes désigner une journée, comme chez Matthieu, mais peut aussi avoir le sens symbolique du temps dans lequel sont accomplies les bonnes actions par opposition à la nuit dans laquelle sont perpétrées les mauvaises. Autrement dit, je demande à Dieu dans ma prière de me donner ce qu'il me faut pour après, pour avoir la force d'agir conformément à sa volonté. Et sachant que j'y faillirai nécessairement en partie, je lui demande aussi par avance de me le pardonner. La demande du pardon de Dieu n'est plus au présent mais à l'aoriste, c'est une demande anticipée, et il y aura certainement plus d'un manquement à pardonner. Mais la justification elle est au présent : puisque moi, maintenant, je pardonne. Maintenant, dans la prière, dans notre intimité avec le Père, nous sommes en mesure effectivement de pardonner, nous n'éprouvons plus de ressentiment pour personne, et c'est ce qui fonde notre confiance que lui, le Père, pourra forcément aussi nous pardonner.
Il y a donc clairement chez Luc une lecture possible du "Notre Père" très différente de celle de Matthieu. Chez Luc, nous pouvons voir un orant, qui prend d'abord le temps de se mettre profondément en présence du Père, et qui lui demande alors, pour lui mais aussi en intercession collective puisque cela ne concernera plus que lui seul, ce dont il aura besoin lorsqu'il quittera le refuge de la prière pour aller de nouveau vers le monde. La version de Luc est vraisemblablement la plus proche de ce que Jésus avait voulu transmettre : c'était d'abord une prière personnelle, pour que les disciples apprennent à entrer dans une relation au Père, très différente de la relation à un Dieu extérieur à laquelle ils étaient habitués. Qu'elle soit très vite devenue une prière communautaire ne devrait pas occulter ce qu'elle se voulait être en premier. Très librement : Père, tu es saint, j'entre dans ton Royaume. Donne-moi de vivre dans ta lumière, me pardonnant mes manquements, ainsi je ne douterai plus.

