Indignez-vous !
Il était à enseigner dans une des synagogues, un sabbat. Et voici une femme ayant un esprit d'infirmité depuis dix-huit ans : elle était toute courbée et ne pouvait pas se redresser, pas du tout. Jésus la voit, l'interpelle et lui dit : « Femme, tu es déliée de ton infirmité. » Il lui impose les mains. Soudain elle est remise droite et glorifie Dieu.
Le chef de synagogue intervient, indigné que ce soit un sabbat que Jésus ait guéri. Il disait à la foule : « Il y a six jours pendant lesquels on doit œuvrer. Ceux-là donc, venez pour être guéris, et non le jour du sabbat ! » Le Seigneur lui répond et dit : « Hypocrites ! Chacun de vous, le sabbat, ne délie-t-il pas son bœuf ou son âne de la mangeoire pour l'emmener à l'abreuvoir ? Et celle-ci qui est une fille d'Abraham et que le satan a liée, il y a dix et huit ans ! il ne fallait pas la délier de son lien le jour du sabbat ? »
Il dit ces paroles, et tous ses adversaires étaient couverts de honte. Et toute la foule se réjouit de toutes les merveilles qui arrivent par lui.
voir aussi : L'esprit de service, Mesures populaires, A temps et contre-temps, Emu aux entrailles
"Dis-moi ce qui t'indigne, je te dirai qui tu es" pourrait-on résumer. Jésus s'indigne pour cette femme depuis si longtemps diminuée par son infirmité, le chef de la synagogue s'indigne de ce que Jésus l'ait guérie un jour de sabbat. On peut déjà voir par là qu'il ne devait pas se faire beaucoup de soucis pour la femme, qui faisait pourtant partie de ses 'paroissiennes', sinon son premier mouvement aurait dû être de se réjouir pour elle, avant de rouspéter pour faire respecter par ses ouailles le repos du sabbat. On remarque de plus qu'il n'ose pas s'en prendre directement à Jésus : il demande à la foule de ne venir se faire guérir que pendant la semaine, mais ce n'était pas avec cette intention que la femme était venue, et c'est Jésus qui, lui, en a pris l'initiative ! il ne voudrait quand même pas interdire à tous ceux qui sont malades ou infirmes ou possédés de venir à l'office du sabbat ? Bref, sans vouloir le dire clairement, c'est à Jésus qu'il s'adresse indirectement, c'est de lui qu'il espère un effort de discipline.
Mais évitons surtout de vouloir trop généraliser cette scène entre soit-disant 'adversaires'. Luc se garde bien de préciser de quelle obédience se réclame le chef de synagogue, alors qu'il est évidemment pharisien, justement pour ne pas transformer l'anecdote en réquisitoire contre eux. Car nombre d'entre eux étaient certainement d'accord avec l'argument de Jésus ! Ce qui fait mouche, comme toujours avec lui, c'est la force et la pertinence des images : la comparaison entre des animaux domestiques détachés pour aller boire et une personne déliée de ce qui entravait sa liberté, et c'est ce qui réjouit la foule, en plus de la guérison en elle-même. Certainement se trouvait-il aussi de nombreuses personnes pour ne pas être d'accord avec lui, estimant qu'il allait trop loin, et pourquoi pas, comme il est mis dans la bouche de notre chef, qu'il pourrait se contenter de guérir en semaine... mais tout ceci reste dans le cadre de l'éventail des diversités d'appréciation, il n'y avait là rien d'un casus belli.
Si on veut trouver le point sur lequel Jésus était le plus original, pour son époque, sur la question du sabbat, il faut aller voir chez Jean (5, 16-17). C'est aussi une histoire de guérison un jour de sabbat que certains lui reprochent, et la réponse de Jésus est qu'il se permet de travailler le sabbat parce que son "Père jusqu'à présent œuvre" aussi. Cet argument est celui qui dynamite le plus les fondements mêmes du repos hebdomadaire, puisque le repos du sabbat est censé célébrer le repos de Dieu le septième jour de la création, le repos 'éternel' dans lequel il serait entré après avoir créé ce monde, parfait, où "tout cela est bon" comme le scande le récit des six jours précédents. Bien sûr que, si Dieu a dû sortir de son repos bien mérité, c'est par la faute de l'homme, de sa désobéissance dans le jardin d'Éden et de toutes les turpitudes qui s'en sont suivies, mais il n'empêche que le résultat est là, Dieu ne se tourne pas les pouces tout seul là-haut dans son ciel, il agit, il a fait alliance avec le peuple hébreux, il s'occupe d'eux.
Fondamentalement, donc, Jésus affirme qu'est autorisée le jour du sabbat toute action, de quelque nature que ce soit, qui participe, qui concourt, à cette œuvre qu'accomplit toujours Dieu. Les critères ne sont alors plus du tout les mêmes : on passe de "travail/pas travail" à "pour Dieu/pas pour Dieu". Si Jésus s'autorise ce changement des règles, c'est bien sûr parce qu'il s'estime capable de discerner ce qu'il en est de son action, capable de savoir si ce qu'il fait va ou non dans le sens de l'œuvre de Dieu. Mais le renversement des perspectives ne peut pas s'arrêter là, on ne peut pas se dire que ce critère est valable uniquement pour le sabbat, tandis que les autre jours on pourrait se permettre d'agir sans trop se préoccuper de savoir si on va dans le sens du Royaume ou pas ! et finalement, le sabbat devient, non pas le jour du non-agir, mais le jour de l'agir le plus juste et le plus attentif. Il ne s'agit plus de se désengager du monde pour se consacrer à Dieu mais au contraire de se consacrer au monde par engagement envers Dieu.

