Chutes et guérisons
Il dit à ses disciples : « Il est impensable que les occasions de chute ne viennent pas. Cependant, malheureux celui par qui elles viennent ! Il est avantageux pour lui qu'une pierre de meule soit mise autour de son cou et qu'il soit flanqué à la mer, plutôt que d'être occasion de chute pour un seul de ces petits.
« Défiez-vous de vous-mêmes ! Si ton frère pèche, reprends-le. S'il se repent, remets-lui ! Si sept fois le jour il pèche contre toi, et sept fois revient vers toi en disant : "Je me repens", tu lui remettras ! »
Les apôtres disent au Seigneur : « Mets en nous plus de foi. » Le Seigneur dit : « Si vous aviez de la foi comme une graine de moutarde, vous diriez à ce sycomore : "Déracine-toi et plante-toi dans la mer." Et il vous obéirait ! »
voir aussi : Cimetière marin, La mer dépotoir, Un arbre à la mer !, Scandale
C'est une collection de trois péricopes sans grand rapport les unes avec les autres, des paroles rassemblées ici par Luc pour qu'elles ne soient pas perdues, mais donc sans qu'on puisse bien savoir ce qu'il en pensait. Nous irons donc regarder dans les versions parallèles de Marc et Matthieu, pour voir si leurs contextes nous aiguillent sur le sens à leur donner. À noter aussi que l'avertissement "Défiez-vous de vous-même" a été rattaché à la péricope du pardon par le découpage en versets, mais qu'il irait peut-être mieux avec la péricope des occasions de chute. Nous envisagerons les deux possibilités.
Les occasions de chute. Pour commencer, la chute de qui ? Ici, Luc ne le précise pas d'abord, il faut arriver à la fin de la péricope pour trouver mention des 'petits'. Chez Marc (9, 42s), c'est dit dès le début, et c'est plus précis : les petits qui croient. Chez Matthieu (18, 6s), dès le début aussi, et encore plus précis : les petits qui croient en moi. Chez Marc et Matthieu, donc, il s'agit des esprits forts qui font trébucher les moins forts sur le chemin de la foi. Luc n'a pas voulu conserver cette spécificité, il s'agit pour lui de chute, d'une manière plus générale, dans quelque domaine que ce soit. Mais ce qui pose encore plus question, c'est que Marc et Matthieu enchaînent alors avec une série de trois recommandations : si ta main, si ton pied, si ton œil, sont pour toi occasion de chute, arrache-les. On voit mal comment ce seraient notre main, notre pied ou notre œil qui pourraient être causes de troubles dans la foi de nos prochains ? avec ces organes, nous passons de la chute morale aux exactions physiques, on parle ici de mauvais traitements sur mineurs ! Curieusement, ce sont Marc et Matthieu qui ont voulu orienter vers une interprétation spirituelle, mais Luc qui n'a pas jugé bon de conserver des développements qui lui semblaient peut-être trop explicites ? Dans cette hypothèse, le "défiez-vous de vous-mêmes" peut être considéré comme un raccourcis à l'extrême des extensions de Marc et Matthieu...
Le pardon. Cette fois il n'y a pas de version parallèle chez Marc, mais il semble que Luc ait synthétisé deux passages de Matthieu. En effet, "Si ton frère pèche, reprends-le, s'il se repent..." est similaire à "Si ton frère a péché, va, blâme-le, entre toi et lui seul, s'il t'entend..." (Matthieu 18, 15). Mais il enchaîne ensuite : s'il n'entend pas, parlez-lui à trois, et s'il n'entend toujours pas, dites-le à l'assemblée, et s'il n'entend toujours pas..., bref, ce passage-là de Matthieu ne s'intéresse pas au péché dans ses conséquences concrètes de torts envers des personnes précises mais dans ses conséquences plus abstraites de torts envers la réputation de la communauté. Cependant, Matthieu en vient ensuite à l'aspect strictement interpersonnel (Matthieu 18, 21-22) : Pierre demande à Jésus s'il doit pardonner jusqu'à sept fois, et Jésus répond qu'il doit aller jusqu'à soixante-dix fois sept fois ! Les nombres ici ne sont pas importants, tous les deux, Luc comme Matthieu, veulent dire en fait qu'il n'y a pas de limites. L'essentiel est que Luc n'a pas voulu prendre en compte l'aspect 'ecclésial' du péché, pour lui le plus important est la personne réelle avec le préjudice réel et concret qu'elle a subi, et non l'entité plus abstraite de l'assemblée avec le supposé préjudice moral qui lui aurait été infligé. Et Luc a raison, le raisonnement de Matthieu est la base de toutes les chasses aux sorcières qui ont malheureusement jalonné l'histoire des églises. Dans ce contexte, "défiez-vous de vous-mêmes" pourrait être une mise en garde contre cette tentation orgueilleuse de juger les autres. Et puis on notera, enfin, que Luc ne parle pas non plus de pardon sans condition : "s'il se repent".
La foi à déplacer les ...arbres ! C'est volontairement que je souligne qu'il s'agit ici d'un arbre, car c'est justement dans les versions parallèles de Marc (11, 23) et Matthieu (21, 21) qu'il s'agit d'une montagne. Cela se passe, chez eux, à propos de l'épisode du figuier, que Jésus maudit parce qu'il n'y trouve pas de figues, et qui se dessèche complètement, soit du jour au lendemain, selon Marc, soit instantanément, selon Matthieu. Il se trouve que Luc n'a pas voulu garder cette histoire, qui ne peut être comprise que symboliquement, en référence à l'arbre de la connaissance du bien et du mal, ce qui serait passé complètement au-dessus de la tête de son public païen, qui ne peut y voir que le caprice d'un petit tyran gâté ou gâteux. Bref, Luc a voulu quand même conserver la leçon sur la foi, et il est possible que ce faisant il nous ait sauvé le version originale de l'image. On se demande, en effet, pourquoi à propos du figuier desséché, Jésus répond par une montagne qu'on voudrait déplacer dans la mer ? La montagne est évidemment plus impressionnante, mais on a un indice chez Matthieu : en réponse à l'étonnement des disciples devant le figuier tout rabougri, Jésus leur dit d'abord qu'avec la foi ils pourraient en faire autant, ou même dire (à une montagne, ou à ce même arbre ?) de se planter dans la mer. Car jeter une montagne dans la mer n'a guère de sens, alors que pour en revenir à la dimension symbolique de l'histoire du figuier, le planter dans la mer est un très beau symbole de rédemption et de résurrection !

