Autres temps, ...
Les disciples de Jean et les pharisiens jeûnaient. Ils viennent et lui disent : « Les disciples de Jean et les disciples des pharisiens jeûnent. Et tes disciples ne jeûnent pas ! Pourquoi ? »
Jésus leur dit : « Les compagnons d'épousailles peuvent-ils, pendant que l'époux est avec eux, jeûner ? Tout le temps qu'ils ont l'époux avec eux, ils ne peuvent jeûner. Mais viendront des jours où leur sera enlevé l'époux. Alors ils jeûneront, en ce jour-là.
« Nul ne coud un ajout d'étoffe non foulée à un vêtement vieux : sinon, la pièce tire sur lui, le neuf sur le vieux, et la déchirure devient pire… Nul ne met vin nouveau en outres vieilles. Sinon, le vin crèvera les outres. Et le vin se perd, les outres aussi. Mais : “Vin nouveau en outres neuves” ! »
voir aussi : L'ancien et le nouveau, Les temps changent, Jeûnes d'aujourd'hui, Modes des jeûnes
On se demande un peu qui pose cette question à Jésus, au sujet des disciples de Jean Baptiste, des pharisiens et de ses propres disciples ? Si ce sont les disciples de Jean et/ou ceux des pharisiens – ce qui est l'hypothèse la plus logique – c'est dans ce cas un reproche implicite, mais pourquoi alors parlent-ils d'eux-mêmes à la troisième personne ? De même si ce sont les disciples de Jésus – hypothèse moins évidente mais possible : la plupart des disciples de Jésus devaient plutôt apprécier qu'il ne soit pas exigeant en matière d'ascèse, à l'opposé de Jean, mais cela a pu les interroger quand même. Alors on peut évoquer une maladresse de rédaction de Marc, mais c'est une maladresse révélatrice, car elle signifie que la question trouble la communauté dont il fait partie. Car les premières communautés chrétiennes sont très vite revenues aux bonne vieilles habitudes, aux bonne vieilles traditions : on s'est remis à jeûner régulièrement, on a recréé des barrières entre eux les pécheurs et nous les bons chrétiens, etc... Jésus n'a évidemment jamais dit que, une fois qu'il serait mort, ses disciples devraient restaurer les vieux carcans ! Jésus, en ces tout débuts de son ministère, ne savait pas encore qu'il aurait à mourir. La phrase sur l'époux et ses compagnons est sans doute très belle, mais surtout une très belle invention de toutes pièces.
Dans ces premiers temps de son action publique, Jésus n'est encore que le disciple de Jean, qui a évolué dans sa pensée sur la venue du Royaume à cause des signes qui se produisent par son intermédiaire. Les aveugles retrouvent la vue, les muets parlent, les pauvres sont consolés : tout ceci signifie que le Royaume a commencé. Ce n'est plus seulement qu'il est proche mais qu'il est même déjà là. Mais ce Royaume est encore à ce moment-là, pour Jésus, très semblable à la représentation traditionnelle que s'en font les juifs de l'époque. Sans doute ne se pose-t-il pas trop la question de l'indépendance territoriale de son pays, cet aspect ne semble jamais avoir été prégnant dans ses préoccupations, mais il pense certainement qu'avec le Royaume qui arrive, c'est la mort qui a été vaincue. Tout comme les premiers chrétiens s'imagineront encore, dans leur attente du retour de Jésus, que certains d'entre eux ne mourront pas, Jésus aussi, à cette époque de ses premières manifestations, croit sûrement que lui, et tous ceux qu'il guérit et entraîne derrière lui, sont en train de commencer une vie sans fin. Il n'est donc pas question pour lui, à ce moment-là, de "jours où leur sera enlevé l'époux". Dans cette première période, Jésus n'a pas encore opéré de discernement entre le Royaume traditionnel et le Royaume du Père, le Royaume tout intérieur, qu'il prêchera ensuite.
De ce point de vue, les deux mini-paraboles sont particulièrement révélatrices, et contredisent l'affirmation qui précède et veut justifier que les communautés chrétiennes soient revenues à des pratiques de jeûnes réguliers et autres : on ne mélange pas le neuf avec le vieux. C'est net, sans équivoque, Jésus considère qu'il inaugure des temps nouveaux qui rendent obsolètes les vieilles coutumes. Le vin nouveau du Royaume ne peut pas s'accommoder des vieilles outres du jeûne régulier. Non pas que jeûner soit une mauvaise chose en soi... mais que, quand on est sous le régime de l'Esprit, il n'est plus temps de planifier sa vie. Jésus a jeûné, Jésus priait, mais c'était quand l'Esprit le lui inspirait. Ce n'était pas jeûne tous les vendredi et prière matin, midi et soir. Maintenant, évidemment, à chacun de savoir ce qu'il fait... Se soumettre à un minimum de discipline n'est pas nécessairement répréhensible, c'est même une très bonne chose, voire indispensable, à condition de ne pas confondre le moyen avec le but. Car c'était là, dans le fond, la question des disciples de Jean ou des pharisiens : jeûner leur semblait une obligation en soi, un acte vertueux qui vaut des bons points, ou des indulgences dans un vocabulaire peut-être plus adapté. Alors que la seule raison du jeûne, comme de toutes les ascèses, est de nous aider à découvrir ce qui est plus essentiel en nous que ce moi superficiel auquel nous nous identifions pour la plupart d'entre nous.

