Révolution
Or, le sabbat, il passe à travers les emblavures. Ses disciples commencent, chemin faisant, à cueillir les épis. Et les pharisiens lui disent : « Vois : pourquoi font-ils, le sabbat, ce qui n'est pas permis ? »
Il leur dit : « Vous n'avez jamais lu ce qu'a fait David ? Il était dans le besoin, il avait faim, lui et les autres avec lui ; comment il est entré dans la maison de Dieu, au temps d'Abiathar le grand prêtre, il a mangé les pains de la Face qu'il n'est permis de manger qu'aux prêtres. il en a même donné à ceux qui étaient avec lui. »
Il leur dit : « Le sabbat est pour l'homme, et non l'homme pour le sabbat. Ainsi est Seigneur le fils de l'homme, même du sabbat ! »
voir aussi : La faim justifie les moyens..., De tout repos, Maître du sabbat, Ni jeûne ni sabbat
Marc continue son espèce d'inventaire des 'innovations' de Jésus plus ou moins choquantes pour tel ou tel parti de son époque. Nous avons eu vendredi une affirmation que le pardon des péchés ne passe pas nécessairement par le système du Temple, dont c'est pourtant la seule raison d'être : ici, c'étaient les sadducéens les premiers visés. Puis samedi, la question de la fréquentation des pécheurs : sans qu'il en fasse une recommandation, Jésus s'affirme comme suffisamment assuré de ce qu'il fait pour ne pas craindre d'être contaminé par eux. Sur ce point, c'étaient autant les sadducéens que les pharisiens qui pouvaient s'offusquer. Hier, ensuite, est venu le sujet des exercices d'ascèse, et cette fois il semblerait que Jésus ne soit plus loin de l'unanimité contre lui, puisque même son ancien mentor, Jean Baptiste, aura du mal à le suivre. Aujourd'hui, enfin, nous abordons le sabbat, et cette fois c'est sûr, plus personne ne le soutiendra.
Nous avons tendance à penser le judaïsme de l'époque de Jésus en référence au judaïsme moderne que nous connaissons, mais il y avait une très grande différence, en réalité. Le judaïsme du temps de Jésus était extrêmement plus pluriel que le judaïsme ultérieur. Non pas que le judaïsme actuel soit monolithe, loin s'en faut, mais il est quand même grosso modo issu d'une seule des branches du judaïsme de l'époque, le pharisaïsme. Le judaïsme du temps de Jésus comportait donc, en plus des pharisiens, au moins les sadducéens, les esséniens, et vraisemblablement encore une multitude d'autres branches ou ramifications, même si elles étaient moins importantes que les deux premières, les pharisiens et les sadducéens. Et les points communs entre tout ce monde étaient finalement assez peu nombreux, se réduisant à peu près à la Torah (mais avec des divergences à l'infini sur son contenu et son interprétation), et sinon au respect du sabbat et à la circoncision ! On peut trouver fragile ce socle minimum pour assurer le sentiment de cohésion d'un peuple, le respect d'un jour de repos par semaine et l'ablation du prépuce de tous ses mâles le huitième jour après leur naissance, mais c'est ainsi, c'étaient là leur seul vrai dénominateur commun.
Nous avons vu hier que la formule "à vin nouveau, outres neuves" semblait témoigner d'une véritable rupture assumée par Jésus par rapport aux formes du judaïsme de son époque. Une telle interprétation ne serait pas du tout politiquement correcte en ces temps où la tendance est plutôt à vouloir gommer ce qui peut fâcher dans le dialogue judéo-chrétien. Mais il ne faut pourtant pas interpréter ainsi cette 'nouveauté' de Jésus. Je ne crois pas qu'il ait renié son héritage, mais il l'interprète dans un paradigme nouveau. Jésus se situe dans une perspective où le Royaume est déjà là, il n'est plus dans son attente et sa préparation, et cela change forcément toutes les perspectives. Maintenant, il faut faire attention : Jésus pouvait se considérer comme vivant dans le Royaume du fait de sa relation avec le Père, pouvons-nous, chacun de nous, en dire autant ? Le but du sabbat n'est pas de pouvoir reprendre des forces, récupérer d'une semaine de labeur pour être capable d'affronter la suivante ! la seule raison du sabbat est de nous offrir un temps dégagé de nos contraintes matérielles ordinaires pour pouvoir nous rapprocher de Dieu. Mais pour qui vit avec Dieu tous les jours de sa vie, quelle serait encore la raison d'être du sabbat, ne sont-ce pas tous les jours de la semaine qui sont pour lui sabbat ?
Il y a donc quand même plus ou moins une 'révolution' Jésus, c'est celle qui consiste à combler des abîmes, à jeter des ponts, entre des domaines qui, avant lui, étaient considérés comme étanches. Quand il parle du Père, il parle d'un Dieu qui n'est plus radicalement distinct et séparé de sa créature. Et une des conséquences est qu'on ne peut plus non plus faire de distinction absolue entre vie 'profane' et vie religieuse ou spirituelle ! C'est la même logique qui va l'amener à cette autre révolution qu'est son interprétation personnelle de la Torah, lorsqu'il affirmera que l'amour de Dieu et l'amour des hommes ne sont qu'une seule et même chose. Ceci dit, Jésus ne prétend pas abolir pour autant l'institution du sabbat, ni même la Torah d'ailleurs. Mais nous avancerons un peu plus sur cette question demain, où il sera justement encore question du même sujet, le sabbat.

