Justice expéditive
Jésus, lui, va au mont des Oliviers. À l'aube, de nouveau il arrive au temple et tout le peuple vient à lui. Il s'assoit et les enseigne.
Or les scribes et les pharisiens amènent une femme surprise en adultère. Ils la placent au milieu. Ils lui disent : « Maître, cette femme a été surprise en flagrant délit d'adultère. Dans la loi, Moïse nous a commandé de lapider celles-là. Toi donc, que dis-tu ? » Ils disent cela pour l'éprouver, et pour avoir à l'accuser. Or Jésus se courbe, du doigt il écrit en bas, sur la terre. Ils restent à le questionner. Il se redresse et leur dit : « Le sans-péché parmi vous, que, le premier, sur elle il jette pierre ! » Il se courbe de nouveau et il écrit sur la terre. Ce qu'ayant entendu, ils sortent un à un, en commençant par les plus vieux. Il reste seul ; et la femme est au milieu.
Jésus se redresse et lui dit : « Femme, où sont-ils ? Pas un ne t'a condamnée ? » Elle dit : « Pas un, Seigneur ! » Alors Jésus lui dit : « Moi non plus je ne te condamne pas. Va ! de cet instant, ne pèche plus ! »
voir aussi : Là où il y a de la gêne, Ecrits sur le sable
Évidemment, la condition sine qua non pour que ce récit fonctionne, c'est qu'on adhère au dogme de Jésus sans péché ! Toute sa dramaturgie est là : les accusateurs se retirent les uns après les autres, "en commençant par les plus vieux" parce qu'effectivement, avec l'âge, on en a accumulé ! et on se leurre moins sur son propre compte. Et ne reste plus, face à la femme, que Jésus : que va-t-il faire ? lui qui pourrait la condamner puisque, théoriquement, il en a la possibilité selon le critère qu'il a donné. Le suspense est à son comble, et, ouf ! heureux dénouement (mais on s'y attendait un peu), Jésus manifeste la bonté du Père lent à la colère et prompt à pardonner. Sauf que, toujours théoriquement, Dieu n'est enclin à pardonner qu'à la condition qu'on se repente, or nous ne voyons pas la femme faire ici une telle déclaration. À la question de Jésus, dont elle aurait pu profiter pour exprimer son remord, puisque c'est la première fois qu'on lui donne la parole depuis le début de la scène, elle se contente de répondre assez platement par la constatation que, non, aucun de ses accusateurs n'a osé transgresser le critère donné par Jésus. C'est donc sans doute plutôt un pardon conditionnel, qui lui est accordé.
Revenons maintenant sur ce dogme sous-entendu par Jean : Jésus est sans péché. Sans cette 'clé', il est certain que le récit perdrait de sa dynamique, mais force est de constater qu'il resterait plausible. Un Jésus qui ne s'estimerait pas sans péché (après tout, ne s'est-il pas fait baptiser par Jean ?) pourrait très bien avoir énoncé la même règle, autant pour ces mâles imbus de leurs prérogatives patriarcales que pour lui-même. C'est bien une des constantes de Jésus que ce refus de juger les personnes, de les enfermer dans leurs actes d'un moment ou d'une période. Pourquoi aurait-il dérogé ici ? En d'autres termes : on n'a nul besoin du Fils de Dieu pour expliquer l'attitude de Jésus dans cette histoire, si jamais elle a effectivement eu lieu. Et ce "que celui qui est sans péché, le premier, jette la pierre" est strictement équivalent au "ne jugez pas si vous ne voulez pas être jugés" de Matthieu (7, 1) et Luc (6, 37). Jean, donc, présente l'histoire sous une forme telle qu'il est implicite que Jésus est sans péché, mais c'est son paradigme qui s'exprime par là, c'est son choix. On pourrait presque l'accuser de faire passer des messages subliminaux, de faire usage de l'arsenal psychologique des sectes.
Peut-on trouver encore de l'intérêt pour un Jésus qui ne serait plus le "Fils unique de Dieu" ? Une chose me semble certaine : de tels développements n'étaient pas de lui. Son message peut se résumer en deux versants, dont le second est la conséquence du premier : le Père, et l'amour des ennemis. Le Père, c'est ce Dieu qui n'est plus le YHWH terrible et lointain mais une présence intime au cœur de chacun, et ce n'est que parce qu'il est présent en chacun que l'amour des ennemis s'impose alors à nous. Cette bonne nouvelle, jamais proclamée avant lui, ne se suffit-elle pas à elle-même pour justifier que Jésus garde à jamais une place privilégiée dans nos vies ? que nous puissions nous réclamer de lui comme d'une personne unique dans l'histoire de l'humanité, sans pour autant à aller faire de lui l'égal de Dieu. C'est-à-dire sans aller considérer qu'il était de nature différente de nous. Le problème de la déification de Jésus, c'est qu'elle nous fait perdre l'essence de son message. Oui, nous 'croyons' à la présence de Dieu en nous, mais nous ne pensons pas possible de l'expérimenter de la même façon que lui, n'est-ce pas ? nous ne serions que des fils par adoption, pas comme lui, le seul fils 'naturel', de plein droit...
Un mot pour finir, peut-être, sur la notion de péché. Jésus a fait des erreurs dans sa vie, celle dont il s'est le plus mordu les doigts étant sans doute d'avoir laissé courir trop longtemps la rumeur selon laquelle il était le Messie. Admettons, diront certains : "Jésus a pu faire des erreurs (pensons à toute son enfance, il serait surprenant qu'il n'ait jamais mérité aucune fessée, qu'il ait grandi comme un enfant 'idéalement' sage), mais ce n'est pas ça, le péché : le péché c'est de faire volontairement des erreurs, en pleine connaissance de cause". Mais vous croyez que c'est vraiment possible, ça ? de choisir volontairement de se tromper, en sachant parfaitement qu'on se trompe ? Ce n'est en réalité qu'une vue de l'esprit, ou une facilité intellectuelle devant des comportements qui nous dépassent. Il ne s'agit pas de justifier tout et n'importe quoi des actes les plus atroces dont nous autres, êtres humains, sommes capables. Mais il s'agit d'admettre, comme Jésus le pensait de ses bourreaux et de tous ceux qui ont laissé faire, que "ils ne savent pas ce qu'ils font". Oui, ils le savent d'une certaine façon, mais ils ne le savent pas vraiment non plus. Le péché, au sens chrétien classique, n'existe pas. Il y a des consciences terriblement, effroyablement, obscures ou déformées, des jugements dramatiquement mal éclairés, mais comment Dieu pourrait-il se combattre lui-même ? comment une conscience claire pourrait-elle choisir volontairement le mal ? si Dieu était divisé, son Royaume serait depuis longtemps tombé en ruines du seul fait de sa division...

