Il s'en va déjà ?
Il leur dit donc de nouveau : « Moi je m'en vais, et vous me chercherez, et dans votre péché vous mourrez ! Où moi je vais, vous ne pouvez venir. » Les Juifs donc disaient : « Va-t-il se tuer lui-même, qu'il dise : Où moi je vais, vous ne pouvez venir ? » Et il leur disait : « Vous, vous êtes d'en bas, moi, je suis d'en haut. Vous, vous êtes de ce monde, moi, je ne suis pas de ce monde. Je vous ai donc dit : vous mourrez dans vos péchés. Car si vous ne croyez pas que moi, Je suis, vous mourrez dans vos péchés ! »
Ils lui disaient donc : « Toi, qui es-tu ? » Jésus leur dit : « Dès le commencement, ce que je vous déclare aussi ! Sur vous j'ai beaucoup à déclarer et à juger ! Mais celui qui m'a donné mission est vrai : et moi, ce que j'ai entendu de lui, cela, je le déclare au monde. » Ils ne comprennent pas qu'il leur parle du Père. Donc Jésus dit : « Quand vous aurez haussé le fils de l'homme, alors vous connaîtrez que moi, Je suis. Et de moi-même je ne fais rien, mais ce que le Père m'a enseigné, cela je le déclare. Et celui qui m'a donné mission est avec moi. Il ne m'a pas laissé seul parce que moi, je fais toujours ce qui lui est agréable. »
Quand il déclare tout cela, beaucoup croient en lui.
voir aussi : Croire, sans doute, Où ça ?, Moi, Je, Je suis ! Tu suis ?
C'est la seconde fois que Jésus parle de "s'en aller" où ses interlocuteurs ne pourront le trouver. La première fois (Jean 7, 34s), ils se sont demandé s'il pensait partir dans la diaspora, ces communautés de juifs établis hors d'Israël depuis la déportation à Babylone. Aujourd'hui, ils s'interrogent sur un départ beaucoup plus radical : dans la mort. Les deux hypothèses sont, dans l'idée de Jean, aussi fausses l'une que l'autre. Entendons bien : ce n'est pas seulement l'hypothèse d'un suicide de Jésus que Jean relègue sans hésitation dans la catégorie des incongruités, mais bien celle d'un départ dans la mort, selon les modalités qu'il connaissait évidemment au moment où il écrivait, et que nous savons aussi. Jean fait tellement l'impasse sur la Passion qu'il nous y décrit un Jésus presque arrogant, déjà victorieux avant même d'avoir passé l'épreuve. Aucune souffrance n'est mentionnée, et s'il dit à la fin qu'il a soif, c'est uniquement "pour que l'Écrit s'accomplisse". C'est donc ce qu'il nous dit ici aussi : Jésus ne s'achemine pas du tout à reculons vers une mort qu'il aurait préféré éviter, il est juste pressé de retrouver son papounet chéri, il retourne dans son monde qui n'est pas le nôtre. Le Jésus de Jean est un extra-terrestre.
Ce n'est pas un hasard si c'est justement dans ce passage que nous trouvons aussi ce premier "je suis" attribué par l'auteur à Jésus et qui est ce qui se rapproche le plus, dans cet évangile, de l'affirmation que Jésus est, non seulement, le "fils unique de Dieu", mais plus encore, qu'il est Dieu lui-même. Faut-il redire qu'il est impossible que Jésus ait jamais eu une telle prétention, ne serait-ce que parce que, s'il l'avait effectivement exprimée ainsi, il se serait fait lapider sur le champ ? Tout juif sait que "je suis" ou "je serai" est, peu ou prou, ce que signifie le nom de YHWH, ce nom qu'ils ne prononcent jamais, précisément pour éviter de s'identifier à lui, même inconsciemment, même par inadvertance. En disant ainsi, avec cette emphase : "moi, je suis" tout court, sans épithète ni attribut, Jésus aurait de fait affirmé qu'il était Dieu. Jean est donc au moins cohérent avec lui-même, à défaut d'être crédible.
Maintenant, si nous avons bien compris que cette affirmation ne peut pas venir de Jésus, qu'elle n'exprime que la théologie de la communauté johannique, il est possible de s'interroger sur sa justesse éventuelle. Que Jésus ne se soit jamais considéré lui-même comme égal à Dieu implique-t-il nécessairement qu'il ne l'était donc pas, ou est-il possible qu'il l'était (et alors l'est encore), bien que l'ignorant ? Alors s'ouvre un tout autre champ de réflexion que celui dans lequel s'est enfermé le christianisme depuis un peu moins de deux millénaires. Car cette divinisation de Jésus n'a pas été acquise dès les premières générations. C'est-à-dire que pendant plusieurs générations, certains y croyaient, d'autres pas, ce qui ne les empêchait pas de partager leur foi au même homme. Inutile de préciser que lorsque les dogmes se construisent et deviennent "article de foi", ce n'est pas en premier par amour de la vérité mais plus pour des raisons de luttes d'influence et autres histoires de pouvoirs, qui témoignent si bellement de celui au nom duquel ils sont érigés, n'est-ce pas ?
Un autre aspect, non négligeable, de la question est : quelle image des relations entre Dieu et les hommes est sous-jacente ? Envisager qu'un homme ait pu être Dieu sans le savoir implique pour le moins qu'il ait dû l'oublier avant de s'incarner, et sinon qu'il ne l'était pas avant et ne l'est devenu qu'après. Dans les deux cas, nous pouvons nous identifier à un tel homme : nous sommes dans la même situation que lui, ignorants de notre condition divine, à laquelle nous pouvons espérer (re-)accéder, pleinement, après notre mort. Telle n'est pas exactement mon espérance, personnellement, et telle n'est pas non plus celle que je souhaite à Jésus, raison pour laquelle, toujours dans l'hypothèse d'une Église qui reviendrait à des sentiments plus raisonnables sur tous ces sujets, je ne me situerais pas dans le camp des 'pro-déification'. Mais je peux comprendre que d'autres aient besoin d'une telle perspective, et leur reconnaît le droit de penser ainsi, pourvu qu'ils m'autorisent à avoir mon point de vue, différent du leur. Il est vrai que, puisque nous allons par là, il faudrait sans doute aussi revoir le terme de 'chrétien', mais c'est une autre histoire, que nous garderons pour une autre occasion...

