Mieux vaut entendre ça
Une foule nombreuse se réunit : de toute ville ils s'acheminent vers lui. Il dit par parabole : « Le semeur sort semer sa semence. Tandis qu'il sème, il en tombe au bord du chemin. Il est piétiné, et les oiseaux du ciel le dévorent. Et de l'autre tombe sur la pierre, il pousse, et se dessèche parce qu'il n'a pas d'humidité. Et de l'autre tombe au milieu des épines. Les épines poussent avec et l'étouffent. Et de l'autre tombe dans la bonne terre : il pousse, il fait du fruit au centuple. » En disant cela, il criait : « Qui a des oreilles pour entendre, entende ! »
Ses disciples l'interrogent : « Qu'est-ce que c'est, cette parabole ? » Il dit : « À vous, est donné de connaître les mystères du royaume de Dieu. Aux autres, en paraboles, pour que regardant, ils ne regardent pas, et qu'entendant, ils ne comprennent pas.
« Ce qu'est cette parabole ? La semence, c'est la parole de Dieu. Ceux du bord du chemin sont ceux qui entendent. Puis vient le diable, il enlève la parole de leur cœur de peur qu'ils croient et soient sauvés. Ceux de sur la pierre, quand ils entendent, avec joie ils accueillent la parole. Ceux-là n'ont pas de racines : pour un temps, ils croient ; au temps d'épreuve, ils s'écartent. Ce qui est tombé dans les épines, ce sont ceux qui entendent, et les soucis, la richesse, les voluptés de la vie, en cheminant, les asphyxient : ils n'arrivent pas à maturité. Ce qui est dans la belle terre, ce sont ceux qui, dans un cœur beau et bon, entendent la parole, la retiennent, et portent du fruit à force d'endurance. »
voir aussi : Parabole tout-terrain, C'est quoi ça ?, Oyez ! Oyez !, Semer à tous vents, Du grain à moudre
Nous avons eu, il n'y a pas si longtemps, la version matthéenne de la parabole du semeur, en voici la version lucanienne. Il faut reconnaître que, dans les grandes lignes, les trois versions (en ajoutant celle de Marc) racontent à peu près la même histoire. Chez tous, un semeur pas trop économe de sa semence la dispense sur quatre sortes de terrains — terre battue du chemin, sol pierreux, buissons épineux qui bordent le champ, et la "bonne" terre —, et chez tous l'explication de l'allégorie est la même : les oiseaux sur le chemin sont le diable, le sol pierreux représente ceux qui renoncent aux premières difficultés, et les épines symbolisent les attraits mondains. Petite particularité ici chez Luc : ceux de la bonne terre portent du fruit "à force d'endurance" ; cette précision est absente chez Marc et Matthieu, qui peuvent donc donner l'impression que, du moment qu'on est de la bonne terre, il n'y a rien à faire. Ce serait bien sûr erroné. Si nous avons l'impression, vu de l'extérieur, que la croissance des végétaux se fait toute seule, "naturellement", il n'en va sans doute pas de même de leur point de vue intérieur à eux... Nous nous projetons assez facilement sur les animaux, pour leur prêter des sentiments, de la souffrance et des joies, similaires aux nôtres ; pourquoi en irait-il tout autrement pour les végétaux ?
Mais à part ça, donc, pas vraiment de différence entre les trois évangélistes, qui semblent assez d'accord sur le sens général de cette parabole. Ce qui leur a cependant apparemment posé plus de problèmes, c'est la raison de l'utilisation de paraboles par Jésus. Si on prend Marc (4, 11-12) comme référence, du fait que c'est lui le plus ancien et la plupart du temps celui qui est resté le plus proche de la source, on voit que Luc (8, 10) a raccourci au maximum ce passage, tandis que Matthieu (13, 11-17) au contraire a abondamment brodé dessus. Ceci dit, autant l'économie de Luc que la prolixité de Matthieu semblent trahir un même embarras, auquel ils ont simplement réagi chacun selon une tactique différente, Luc en tâchant de passer dessus au plus vite, Matthieu en s'efforçant de noyer le poisson par l'abondance de son discours. Voyons ce que nous pouvons essayer de comprendre à cette question.
Le premier point, essentiel, est de savoir que ce que Luc a résumé ici à l'extrême comme "regardant, il ne regardent pas, et entendant, ils ne comprennent pas" est la citation d'une prophétie d'Isaïe (6, 9-10). Dans cette prophétie, Dieu prédit effectivement par la bouche d'Isaïe qu'il va rendre son peuple incapable de voir ni de comprendre. Un premier sens, en invoquant cette citation, serait donc de dire, non pas que Jésus fait exprès d'embrouiller la tête des gens pour qu'ils ne puissent rien y comprendre (c'est malheureusement assez dans ce sens que Matthieu a cherché à deviser longuement), mais plutôt la constatation que la prophétie est hélas en train de se réaliser, puisque les disciples, eux, sont censés parfaitement comprendre ce dont Jésus parle, et pas les autres. Dans ce premier sens, il n'y a pas de jugement, de condamnation, pas plus de volonté de cacher quelque chose ; c'est un état de fait, Jésus prêche le Royaume en paraboles, certains comprennent et d'autres pas. Ce qui pose cependant un petit problème dans cette première approche, c'est que juste après Jésus est obligé d'expliquer la parabole aux disciples... On pourrait considérer que c'est un procédé littéraire, pour pouvoir donner la clé de l'énigme à l'auditoire des évangiles ; mais il n'y a pas plus de raisons pour que cette clé soit donnée à cet auditoire qu'aux disciples eux-mêmes. Soit la parabole est comme une pierre de touche — il y a ceux qui la comprennent et ceux qui ne la comprennent pas —, soit ?
De fait, nous avons déjà dit tout le mal que nous pensions de l'explication officielle de la parabole du semeur. Mais revenons donc sur cette prophétie invoquée comme justification : en avons-nous épuisé le sens possible ? mais c'est chez Marc que nous devons aller, pour cela. Le texte d'Isaïe parle simplement de "regarder sans voir, entendre sans comprendre", alors que Marc a complexifié la formule : "regardant, ils regardent et ne voient pas, entendant, ils entendent et ne comprennent pas". Et on peut comprendre alors que, tout en citant effectivement Isaïe, Marc a peut-être pourtant voulu dire autre chose. Bien sûr ils ne voient pas correctement, bien sûr ils ne comprennent pas, mais ils regardent quand même, ils entendent quand même. Cette double insistance de Marc peut vouloir dire ceci, que les paraboles sont un moyen de transmettre quand même quelque chose ; même si ce quelque chose reste inconscient, c'est au moins déjà ça, c'est déjà bien mieux que rien du tout. C'est en tout cas, je crois, là toute la vraie force des paraboles. Les paraboles sont des récits non discursifs, leur sens ne s'adresse pas en premier à notre conscience, mais est destiné à nous travailler dans l'inconscient, jusqu'à ce qu'il porte son fruit. En ceci, il est presque obscène d'avoir osé en donner l'explication que nous donnent les évangiles, mais restons-en là pour cette fois.

