Un "fils unique" ?
Pour asseoir l'autorité de leur champion, il vont progressivement le diviniser
On a glissé, sans "crier : gare !", sans que ce ne soit dit explicitement, de la scène où Jésus parlait à Nicodème de la nécessité de passer par ce qu'il appelait la seconde naissance, si il veut vivre sous le règne de YHWH, à des réflexions que cette scène suscitent à l'évangéliste au moment où il la raconte, longtemps après. En effet, pour parler au passé de la "montée au ciel" de Jésus, il faut que cette montée se soit déjà produite ; si c'était Jésus lui-même qui en parlait prophétiquement, il en parlerait au futur, et non pas comme d'un fait déjà accompli.
Une fois qu'on a ainsi bien séparé ce qui relève, d'une part d'un épisode de la vie de Jésus, et d'autre part des réflexions élaborées par l'évangéliste (ou par ses continuateurs) au sujet de cet épisode, on ne peut qu'être frappé des différences entre les deux passages.
D'un côté, nous voyons un Jésus uniquement préoccupé d'inviter Nicodème (et au-delà de Nicodème, évidemment, quiconque lit cette histoire) à entrer dans cette vie que lui-même, Jésus, vit très certainement : la vie dans la présence de l'Esprit de YHWH. Jésus, là, ne se présente pas comme fondamentalement autre que son interlocuteur, il est juste un peu plus expérimenté, avancé en sagesse, un rabbi, un enseignant, qui s'adresse à ses disciples — ses élèves —, pour leur partager ce qu'il sait lui-même d'expérience.
De l'autre côté, un discours qui se met à introduire une distance infranchissable entre Jésus et nous : il serait "le Fils, l'unique-engendré", les conseils qu'il nous donne ne seraient donc pas le fruit de son expérience propre dont il veut nous faire profiter, mais une sorte de savoir théorique, de l'extérieur... Et, fatalement, mais de manière cohérente, nous voyons donc arriver en même temps une notion de jugement : bien que l'évangéliste s'en défende, à partir du moment où nous avons affaire à quelqu'un qui est au-dessus de nous, en surplomb, il y a automatiquement une attitude de jugement qui en découle.
Dans l'entretien avec Nicodème, Jésus ne parle pas d'un tel jugement ! il se contente d'inviter, de provoquer éventuellement pour aider à bouger, mais il n'y a pas de condamnation, plutôt la confiance, ou mieux la certitude, que, tôt ou tard, son interlocuteur finira forcément par s'ouvrir à la présence aimante de l'Esprit de YHWH. C'est juste une question de temps.
L'évangéliste, la communauté johannite, comme tous les autres adeptes de Jésus des premiers temps après la résurrection, se trouvent assez vite en proie à des persécutions de la part des autorités religieuses du judaïsme, c'est ce qui explique essentiellement ces attitudes tranchées : ce sont ces autorités, et ceux qui refusent de croire que Jésus était bien le Messie attendu, qui sont visés. Et en même temps, c'est ce qui va pousser ces même communautés à une sorte de surenchère dans le statut de Jésus : pour asseoir l'autorité de leur champion, il vont progressivement le diviniser, ce qui, bien sûr, ne fera que creuser le fossé, et accentuer la répression qui s'abattra sur eux ; un cercle vicieux...
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(C'est que nul n'est monté au ciel,
sinon celui qui était descendu du ciel,
le fils de l'homme.
Et comme Moïse a haussé le serpent dans le désert
de même doit être haussé le fils de l'homme,
pour que tout homme qui croit en lui
ait vie éternelle.)
Car Dieu a tant aimé le monde
que le Fils, l'unique-engendré, il l'a donné,
pour que tout homme qui croit en lui ne se perde pas,
mais ait vie éternelle.
Car Dieu n'a pas envoyé le Fils dans le monde
pour qu'il juge le monde,
mais pour que le monde soit sauvé par lui.
Qui croit en lui n'est pas jugé,
qui ne croit pas, déjà est jugé,
parce qu'il n'a pas cru
dans le nom de l'unique-engendré Fils de Dieu.
Tel est le jugement :
la lumière est venue dans le monde,
et les hommes ont aimé les ténèbres plus que la lumière,
car leurs œuvres étaient mauvaises.
Car celui qui commet ce qui est mal
hait la lumière :
il ne vient pas à la lumière
pour que ne soient pas révélées ses œuvres.
Mais qui fait la vérité
vient à la lumière,
pour que soit manifesté
que ses œuvres sont œuvrées en Dieu.
(Jean 3, 16-21)
