Partage d'évangile quotidien
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La voix de son maître

Jeu. 20 Avril 2023

Ne prenons peut-être pas tout pour "parole d'évangile" dans les évangiles...


Aujourd'hui, nous avons de nouveau affaire à une pure réflexion, ultérieure, de l'évangéliste — ou : réflexion d'un rédacteur ultérieur de l'évangile —, qui suit un épisode, vécu, rapporté antérieurement, avec une théologie différente. Ici, l'épisode vécu est celui de disciples de Jean le baptiseur, qui se plaignent à lui de ce que Jésus vient leur faire de la concurrence, en se mettant à baptiser lui aussi, mais pour son compte, juste à côté d'eux : c'est déloyal ! que dirait-on d'un apprenti boulanger qui viendrait ouvrir boutique juste à côté de celle de son patron d'apprentissage ?

Aujourd'hui encore, nous retrouvons plusieurs caractéristiques, que nous avions déjà relevées hier, dans les différences entre le ton de l'épisode vécu de base, et la réflexion théologique ultérieure, et particulièrement ces deux-ci : d'une part, la réflexion ultérieure présente un Jésus identifié à Dieu (ce que ne fait pas l'épisode de base) ; et d'autre part, cette identification de Jésus à Dieu s'accompagne d'une condamnation de ceux qui n'acceptent pas cette théologie, alors que l'épisode vécu ne parle que d'un appel à changer, à se convertir (et, bien sûr, il ne s'agit pas de se convertir à la divinité de Jésus...)

Effectivement, dans sa réponse à ses disciples, Jean le baptiseur ne parle pas d'un Jésus identifié à Dieu, mais seulement du messie attendu par Israël : il rappelle d'abord qu'il avait déjà nié explicitement être lui-même le messie. Puis il utilise une parabole comprise par tout le monde depuis longtemps en Israël : celle de l'épouse — qui représente Israël — et de l'époux — qui représente Dieu. Mais contrairement à ce qu'une lecture chrétienne biaisée veut y voir, Jean le baptiseur n'identifie pas Jésus à l'époux ! il dit bien que c'est à "la voix" de l'époux qu'il se réjouit.

Bien entendu, s'il se réjouit à la voix de l'époux, c'est parce que cela signifie que l'époux est tout proche. Mais en identifiant Jésus messie à cette voix, il n'est pas du tout en train de basculer de manière anachronique dans un trinitarisme, où la deuxième personne, le Fils, est identifiée au Verbe, lequel s'est incarné en Jésus !... Tous les prophètes qui se sont manifestés en Israël ont été les porte-parole de Dieu, ce serait bien un comble si ce n'était pas le cas aussi du messie. Jean se réjouit donc simplement de ce que Jésus est un bien plus grand prophète que lui, et en même temps, le fait qu'il est lui-même prophète authentifie donc la valeur prophétique de Jésus par quelqu'un qui est bien placé pour savoir de quoi il parle... Et, conclusion : son rôle à lui, Jean, est maintenant terminé, c'est désormais Jésus qui prend le relais ("Lui doit croître, et moi diminuer").

Faut-il insister sur le fait que le discours qui suit tire des conclusions qui ne sont pas présentes dans l'épisode rapporté ? que l'identification qui y est faite de Jésus à Dieu ne peut pas prétendre se justifier par ledit épisode ? et que la condamnation de ceux qui ne croient pas à la divinité de Jésus y est donc purement gratuite, de ce point de vue-là ?

Nous avons cependant la chance, dans ces deux cas (entretien avec Nicodème et témoignage de Jean le baptiseur) que les choses soient aussi nettement séparées, en sorte qu'on peut facilement identifier ces deux couches rédactionnelles successives comme deux blocs bien distincts. Dans d'autres cas, les couches peuvent se trouver beaucoup plus entremêlées, la couche de base étant quasiment entrelardée de petites incises qui en changent tout le sens — comme le "et le Verbe était Dieu" qui, à lui seul, change tout le sens du prologue, et, partant, de toute la théologie de l'évangile —, si d'autres cas comme ces deux-ci ne nous alertaient : attention, ne prenons peut-être pas tout pour "parole d'évangile" dans l'évangile de Jean, ni, d'ailleurs, d'une manière générale dans aucun évangile...

Une dernière précision, pour certain.e.s qui s'inquièteraient : je n'exclus pas que Jésus soit effectivement Dieu. Je pense, par contre, que de retracer les étapes, par lesquelles sont passés ceux qui ont progressivement été menés à cette affirmation, permet de retrouver toute son humanité, ce qui est indispensable, en bonne orthodoxie chrétienne,  particulièrement pour nous qui ne l'avons pas connu de son vivant.

 

 

(    Les disciples de Jean viennent à lui et disent :
« Rabbi, celui qui était avec toi au-delà du Jourdain,
    pour qui tu as témoigné !
le voilà qui baptise,
et tous vont à lui ! »

    Jean répond et dit :
« Un homme ne peut rien prendre
    qui ne lui ait été donné du ciel.
    Vous-mêmes, vous témoignez de moi que j'ai dit :
Je ne suis pas, moi, le messie,
    mais j'ai été envoyé devant lui.

Qui a l'épouse est l'époux.
Mais l'ami de l'époux, qui se tient là et l'entend,
    se réjouit de joie à la voix de l'époux.
Cette joie donc est mienne en plénitude.
Lui doit croître, et moi diminuer. »)

Qui vient d'en haut est plus haut que tout.

Qui est de la terre est de la terre,
    et de la terre il parle.
Qui vient du ciel témoigne
    de ce qu'il a vu et entendu,
et nul ne reçoit son témoignage.

Qui a reçu son témoignage,
    Dieu l'a scellé de son sceau,
    parce que Dieu est vrai.

Car celui que Dieu a envoyé
    parle les mots de Dieu.
Car ce n'est pas avec mesure
    que l'Esprit donne.
Le Père aime le Fils
    et il a tout donné en sa main.

Qui croit dans le Fils a vie éternelle.
Qui ne croit pas au Fils ne verra pas de vie,
    mais la colère de Dieu demeure sur lui.

(Jean 3, 31-36)