Au-delà de la morale
Cet épisode est commun aux trois évangiles synoptiques (Matthieu, Marc et Luc), mais Marc est le seul à noter que Jésus, après avoir fixé l'homme qui l'interrogeait, "l'aime", et c'est d'ailleurs le seul cas dans les trois synoptiques où il est dit que Jésus aime une personne précise. Dans l'évangile de Jean, il y a bien sûr "le disciple que Jésus aimait", et il est dit encore (11, 5) qu'il aimait Marthe, Marie et Lazare.
Quatre-vingt dix à quatre-vingt quinze pour cent des exégètes répètent en cœur que, en premier fut écrit l'évangile de Marc, puis vinrent Matthieu et Luc qui prirent l'évangile de Marc, ainsi qu'une autre source commune dite Q, et quelques autres éléments propres à chacun des deux. Si tel était bien le cas, il faudrait quand même expliquer pourquoi Matthieu comme Luc auraient tous les deux supprimé cette mention : "Jésus, après l'avoir fixé, l'aime" ; on ne voit pas ce qui les aurait motivés. À la rigueur Matthieu, qui est de tendance plus carrée que Luc, pourrait avoir été gêné par cette notation sentimentale, mais pas Luc, dont tout l'évangile transpire de compassion et de délicatesse.
En tout cas, ici chez Marc, Jésus nous est donc montré comme très sensible à cet homme qui a coché toutes les cases dès son plus jeune âge. Ce qu'on appelle improprement les "commandements", qui sont plutôt des conseils pour notre bien, il les a pratiqués avec assiduité, persévérance, en toute bonne volonté. Marc rejoint bien ici Matthieu quand il fait dire à Jésus (5, 18) que "pas un seul iota de la Torah ne sera supprimé".
Mais cet homme (dont il n'est d'ailleurs dit nulle part qu'il soit jeune) sent bien que cela ne suffit pas. De fait, les dix Paroles ne sont qu'une sorte de préliminaire, comme l'alphabet dans le domaine littéraire, ou les quatre opérations de base (addition, soustraction...) dans le domaine des mathématiques. Il est indispensable de passer par là, et dans l'idéal il serait bon qu'on puisse compter dessus sans même plus avoir à y penser. C'est une évidence, si je fais du tort à qui que ce soit, je me fais en fait du tort à moi-même. Et puis, quoi ? qu'y a-t-il après ? quel pas de plus ?
Une première réponse, celle qui semble la plus évidente ici, est celle du bien que je peux faire à qui que ce soit et que je ne fais pas. Cet homme a beaucoup de possessions. Toute une tradition très ancienne du judaïsme considère que la richesse matérielle est un signe de la bénédiction de Dieu. Mais même si c'est bien le cas, il n'est pas dit non plus que cette richesse que Dieu nous donne soit faite pour que nous la gardions pour nous, seuls. Sur ce point-là, c'est peut-être encore Matthieu, avec son "jugement dernier" (25, 31-46) qui est le plus explicite : ce qui est reproché à ceux qui sont "maudits", ce n'est pas d'avoir fait du mal dans leur vie, mais de ne pas avoir fait le bien qu'ils auraient pu faire...
Mais il y a peut-être un autre type de possession sur lequel il convienne de s'interroger, et c'est l'attitude qu'a éventuellement cet homme vis-à-vis de son observance des "commandements". Il les pratique donc depuis sa première jeunesse, et s'il sent qu'il lui manque autre chose, il en est sans doute quand même fier. Même si, contrairement au "pharisien" de la parabole de Luc (18, 9-14), sa fierté ne l'amène pas à mépriser ceux qui ne sont pas autant au top que lui, il lui manque cependant d'en être arrivé à l'attitude prônée dans cette autre parabole de Luc (17, 7-10), être capable de se dire : "Serviteur inutile, voilà ce que je suis, j'ai seulement fait ce que je devais".
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Comme il sort, en chemin,
un homme court au-devant de lui,
tombe à genoux devant lui et l'interroge :
« Bon maître, que ferai-je
pour hériter d'une vie éternelle ? »
Jésus lui dit :
« Pourquoi me dis-tu bon ?
Nul n'est bon sinon l'unique : Dieu.
Tu sais les commandements :
Ne tue pas.
N'adultère pas.
Ne vole pas.
Ne témoigne pas à faux.
Ne fraude pas.
Honore ton père et ta mère... »
Il lui dit :
« Maître, tout cela, j'ai bien observé dès ma jeunesse. »
Jésus, après l'avoir fixé, l'aime.
Il lui dit :
« Une seule chose te manque :
va ! Ce que tu as, vends,
donne aux pauvres,
et tu auras trésor en ciel !
Et viens, suis-moi ! »
Lui, s'assombrit à cette parole.
Il s'en va, attristé :
car il avait beaucoup de possessions...
Jésus regarde à la ronde et dit à ses disciples :
« Comme il sera difficile à ceux qui ont de l'argent
d'entrer dans le royaume de Dieu ! »
Les disciples sont effrayés de ses paroles.
Jésus de nouveau répond et leur dit :
« Enfants, comme il est difficile
d'entrer dans le royaume de Dieu !
Il est plus facile à un câble
d'entrer par un chas d'aiguille
qu'à un riche
d'entrer dans le royaume de Dieu ! »
Ils sont frappés outre mesure et se disent entre eux :
« Et qui peut être sauvé ? »
Jésus les fixe et dit :
« Pour des hommes, impossible,
mais non pour Dieu.
Car tout est possible pour Dieu. »
(Marc 10, 17-27)
