Jean qui pleure et Jésus qui rit ?
En hommage à Jean-Jacques Lamodière
On peut se demander pourquoi les évangiles nous racontent comment est mort Jean le Baptiste. Leur héros, c'est quand même Jésus. Qu'ils n'aient pu éviter de parler de son baptême, et donc des relations qu'il a eues avec Jean aux débuts de sa propre vocation, c'est parce que c'était de notoriété publique. Ils ont alors atténué autant que possible ce rôle de Jean, le restreignant au seul geste du baptême, lui faisant même dire que c'était lui, Jean, qui aurait eu besoin d'être baptisé par Jésus. Puis un peu plus tard, comme le style de la prédication de Jésus est quasiment à l'opposé de celui de Jean, ils nous montrent Jean se mettant à douter de Jésus.
Ce qui pose problème aux premiers chrétiens qui veulent faire de Jésus un plus qu'homme, c'est de reconnaître qu'il ait pu dépendre de Jean. Mais dans ce cas, il n'y avait aucune raison qu'ils nous rapportent ces détails grand-guignolesques sur la façon précise dont s'est décidée sa mort. Luc, d'ailleurs, va l'omettre volontairement : il conserve la croyance d'Hérode que Jésus serait habité par l'esprit de Jean revenu des morts, il raconte ailleurs que Jean reprochait publiquement à Hérode d'avoir pris Hérodiade à son frère et que c'est la raison pour laquelle il avait été emprisonné, et puis c'est tout.
Jésus a été en fait disciple de Jean, et il lui est redevable de ce qu'il faut considérer comme son initiation. Jean était prophète, ce qui signifie qu'il avait une relation personnelle et directe avec Dieu, et si Jésus a pu découvrir qu'il en était de même pour lui-même, c'est grâce à Jean. Il ne faut pas se représenter l'initiation comme une transmission orale de secrets ou de techniques... c'est quelque chose qui se passe au-delà de ce qui est perceptible par les sens, un peu comme un champ magnétique peut influencer sur un autre champ magnétique. Cela se passe plutôt de façon d'être présent au monde à façon d'être présent au monde.
Que ce soit grâce à Jean que Jésus se soit ouvert au divin présent en lui, de même donc que Jean y était ouvert aussi, est un fait que Jésus ne pourra jamais renier, il lui en sera à jamais redevable, et c'est la raison pour laquelle il restera sensible à ce qui lui arrivera par la suite, y compris à ces circonstances précises qui ont présidé à sa mort tragique. Telle est a priori la seule raison pour laquelle nous est présentée cette tête sur un plateau... et si les disciples de Jean viennent en prévenir Jésus, c'est bien parce qu'il y avait encore des rapports entre les deux, au-delà des incompréhensions.
Il est normal qu'après son "initiation" Jésus se soit démarqué du style de Jean : nous sommes tous uniques et avons donc chacun une manière unique de manifester l'immanence de la transcendance. Il ne s'agit pas de chercher là une éventuelle supériorité ou infériorité de l'une à l'autre. Le style austère et sévère de Jean n'est pas, en soi, moins authentique que le style peut-être plus avenant de Jésus. Les deux sont justes, mais simplement ils ne conviennent peut-être pas aux mêmes personnes. Le disciple, une fois "initié", n'est ni au-dessus ni au-dessous, de celui qui l'a "initié", ils sont seulement différents.
/image%2F0553225%2F20230805%2Fob_12ce52_20230805.jpg)
En ce temps-là, Hérode le tétrarque
entendit parler de Jésus,
et il dit à ses gens :
« Celui-ci, c'est Jean le baptiseur,
il a été réveillé des morts,
et c'est pourquoi les puissances opèrent en lui. »
Car Hérode avait saisi Jean,
l'avait lié et mis en prison,
à cause d'Hérodiade, la femme de Philippe son frère,
car Jean lui disait :
« Il ne t'est pas permis de l'avoir ! »
et il souhaitait le tuer, mais il craignait la foule,
parce qu'ils le tenaient pour un prophète.
Puis arriva l'anniversaire d'Hérode,
et la fille d'Hérodiade dansa au milieu et plut à Hérode,
au point qu'il promit avec serment
de lui donner ce qu'elle demanderait.
Alors elle, poussée par sa mère :
« Donne-moi, dit-elle, ici dans un plat,
la tête de Jean le baptiseur ! »
Alors le roi fut attristé,
mais à cause des serments et des convives,
il ordonna qu'elle soit donnée :
il envoya décapiter Jean dans la prison
et sa tête fut apportée dans un plat,
donnée à la jeune fille,
et elle, l'apporta à sa mère.
Ses disciples s'approchèrent, prirent le cadavre
et l'ensevelirent,
et ils vinrent l'annoncer à Jésus.
(Matthieu 14, 1-12)
