Hypocrites ou mécréants ?
Jésus était très vraisemblablement un pharisien. Si on considère ce qui semble avoir été les deux principales tendances du judaïsme de son époque — les sadducéens et les pharisiens — Jésus s'inscrit sans aucun doute dans la lignée des seconds et pas des premiers. D'une part pour une raison de milieu d'origine : les sadducéens se recrutent essentiellement dans le milieu sacerdotal et/ou la classe sociale supérieure, ce qui n'était pas le cas de Jésus. D'autre part pour une raison d'orientation religieuse : les sadducéens sont les conservateurs, qui s'en tiennent à la lettre des Écritures, tandis que les pharisiens sont ce qu'on peut appeler les progressistes, qui en recherchent plutôt l'esprit, ce qui cette fois est bien aussi le cas de Jésus.
Deux raisons peuvent expliquer que, dans les évangiles, les pharisiens sont pourtant présentés comme les antagonistes essentiels de Jésus. La première, la plus couramment avancée, est qu'après la destruction de Jérusalem, avec le Temple, par les romains, les sadducéens ont perdu là d'une part leur raison d'être en tant que prêtres, et d'autre part une des sources principale de leur richesse... le judaïsme se réorganise autour des seuls pharisiens, et comme on a toujours besoin d'un ennemi pour se définir, la nouvelle scission principale dans ce judaïsme survivant va se déplacer, de l'antagonisme entre sadducéens et pharisiens (ces derniers incluant les adeptes de Jésus), vers un antagonisme interne au pharisianisme, entre ceux qui considèrent que Jésus a bien été le messie (= le christ, et qui vont s'appeler pour cette raison chrétiens) et ceux qui ne sont pas d'accord avec cette façon de voir les choses.
Mais la seconde raison pour laquelle les pharisiens sont dépréciés dans les évangiles peut être aussi plus spirituelle. Il y a une façon de vouloir sortir d'une lecture littérale des écritures qui peut être, paradoxalement, pire que de s'en tenir à la littéralité, et qui se trouvait être aussi assez prégnante dans une des tendances du pharisaïsme. Pour certains pharisiens, en effet, leur objectif était de s'efforcer de suivre les prescriptions de pureté qui ne s'appliquaient en principe qu'aux seuls prêtres. Et non seulement se fixaient-ils un tel objectif pour eux-mêmes, mais encore prétendaient-ils le faire suivre à tout un chacun, ce qui était évidemment pour le moins déraisonnable : les prêtres étaient en quelque sorte dédommagés pour leur charge, ce qui leur permettait de prendre le temps de se soumettre à toutes ces règles de pureté, ce qui était absolument impossible à tous ceux qui, souvent, n'étaient même pas surs d'avoir de quoi manger le lendemain...
Seule cette dernière tendance au sein du pharisaïsme était, en réalité, visée par Jésus dans les controverses qu'il a pu avoir avec eux. À quoi il faut ajouter qu'en cherchant déjà à suivre pour eux-mêmes une discipline qui ne leur était pas demandée, la plupart du temps ils n'y arrivaient même pas, d'où cette fameuse hypocrisie qui leur est la plupart du temps dans les évangiles reprochée. Dans le fond, ces pharisiens-là, n'étaient que des jaloux des sadducéens, qui ne s'opposaient à eux que parce que, grands vizirs, ils auraient voulu être califes à la place du calife :) D'une manière générale, dans ce qu'on appelle les exercices de piété, une juste mesure s'impose ; au-delà, c'est de l'orgueil.
Mais en tout ceci, ce n'est donc pas le pharisianisme en soi qui était visé par Jésus, et le judaïsme actuel qui en est issu n'est certainement pas l'héritier de cette seule tendance-là. Ce pharisianisme, qui est la cible de tant de diatribes et de controverses dans les évangiles, on le retrouve malheureusement tout autant dans le christianisme que dans le judaïsme ultérieurs, et que dans toute religion.
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Mais hélas pour vous, scribes et pharisiens,
mécréants :
vous fermez le royaume des cieux
devant les hommes,
car ni vous n'entrez,
ni vous ne laissez entrer ceux qui entreraient !
Hélas pour vous, scribes et pharisiens,
mécréants :
vous parcourez la mer et le sec
pour faire un converti,
et quand il l'est devenu,
vous en faites un fils de la géhenne
deux fois pire que vous !
Hélas pour vous, guides aveugles, qui dites :
"qui jurerais par le temple, ça n'est rien,
mais qui jurerais par l'or du temple est engagé" ;
fous et aveugles ! car qui est le plus grand,
l'or, ou le temple qui a sanctifié l'or ?
Et :
"qui jurerais par l'autel, ça n'est rien,
mais qui jurerais par l'offrande qui est sur lui est engagé" ;
aveugles ! car qui est le plus grand,
l'offrande, ou l'autel qui a sanctifié l'offrande ?
Qui donc a juré par l'autel
jure par lui et par tout ce qui est sur lui,
et qui a juré par le temple
jure par lui et par celui qui habite en lui,
et qui a juré par le ciel
jure par le trône de Dieu
et par celui qui est assis sur lui.
(Matthieu 23, 13-22)
