Un fils unique de Dieu
Pour certains, il n'y aurait pas vraiment de lien entre ces trois "péricopes", ces trois petits passages de l'évangile de Luc. Et pourtant : le disciple qui prétend se faire maître de son propre chef n'est-il pas comme cet aveugle qui croit pouvoir guider d'autres aveugles ? aussi, tant qu'il ne sera pas devenu comme son maître, ferait-il mieux de s'abstenir de juger des imperfections des autres alors qu'il ne sait même pas quelles sont les siennes.
Puisque nous sommes dans un évangile, il est évident que le maître dont il est question est Jésus, et on peut tout de suite noter que lui, Jésus, envisage que ses disciples puissent, un jour, devenir comme lui. Matthieu (10, 25), même avec un peu plus de réticence, le reconnaît aussi quand même, et Jean (14, 12), par contre, va encore plus loin : "qui croit en moi fera lui aussi les œuvres que je fais, et même il en fera de plus grandes". Jésus se considère donc bien comme un maître, mais certainement pas comme un modèle inégalable.
Jésus n'a de fait cessé, de tout son ministère, de montrer ce Dieu, qu'il appelait le Père, et c'est tout ce qu'il a prétendu être : celui qui oriente vers Dieu, celui dont la seule raison d'être est de permettre à d'autres d'entrer, eux aussi, comme lui, et comme tout maître spirituel, en relation personnelle avec Dieu. En remplaçant Dieu par Jésus, en s'autorisant à s'adresser à lui exactement comme s'il était Dieu lui-même, le christianisme trahit en réalité son maître, trahit ce qui était sa seule et réelle intention et vocation.
La finale de l'évangile de Jean est, sur ce point, très intéressante. Jésus dit à Pierre, après lui avoir rappelé implicitement son triple reniement : "Suis-moi !", ce qui le réintègre à sa place de disciple, en tant que celui qui marche derrière, sur les pas, de son maître. Pierre à ce moment remarque l'auteur de l'évangile, le "disciple que Jésus aimait", et s'inquiète : "Seigneur, et pour lui, qu'est-ce qu'il en est ?" ; et Jésus lui confirme que, celui-là, non, il n'a pas besoin de le suivre, il peut rester là : lui est donc devenu comme son maître...
On notera à ce sujet que, dans tout les livres de la seconde alliance (le "Nouveau Testament"), l'expression "fils de Dieu" attribuée à Jésus n'a pas d'autre sens que lorsqu'elle est utilisée pour David, les rois, les prophètes : elle parle seulement d'un amour privilégié de Dieu pour Jésus, certainement pas de ce que Jésus serait l'incarnation de la deuxième personne d'une trinité, laquelle personne s’appellerait le "Fils". Et même lorsque l'évangile de Jean attribue à Jésus le titre de "fils unique", il parle au moins une fois (Jean 1, 18) plus précisément de "un" fils unique, ce qui sous-entend clairement qu'il puisse y en avoir d'autres...
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Il leur dit alors aussi une parabole :
« Un aveugle ne peut pas guider un aveugle,
sinon ne vont-ils pas tous deux tomber dans un trou ?
Il n'est pas de disciple
au-dessus du maître,
mais une fois formé
chacun sera comme son maître.
Qu'as-tu alors à regarder l'écharde
qui est dans l'œil de ton frère ?
et la poutre
qui est dans ton propre œil,
tu ne la remarques pas ;
comment peux-tu dire à ton frère :
"Frère, laisse, que j'extraie l'écharde
qui est dans ton œil",
mais toi, la poutre
qui est dans ton œil,
tu ne la regardes pas :
mécréant ! extrais d'abord
la poutre de ton œil !
et alors tu verras clair
pour extraire l'écharde
dans l'œil de ton frère. »
(Luc 6, 39-42)
