Morale d'esclaves ?
L'amour des ennemis est sans doute un des éléments les plus caractéristiques de l'enseignement de Jésus, et en même temps une des pierres d'achoppement qui lui sera la plus reprochée, incompréhensible pour certains qui se reconnaîtront : voici une morale de faibles, de poltrons, qui n'ont pas les c... de se battre. L'amour des ennemis suppose de fait une certaine conception de qui est Dieu, pour être compréhensible, mais auparavant il faut d'abord et aussi écarter ce qu'il n'est pas, ce qu'il n'a jamais voulu être.
L'amour des ennemis ne consiste en aucune manière à leur dire, par calcul, qu'on est très content de ce qu'ils nous font, en espérant ainsi les amadouer et faire en sorte qu'ils cessent de nous agresser. Tendre l'autre joue à celui qui nous a frappé sur une joue, l'occasion en a été donnée à Jésus, lorsqu'il s'est retrouvé, ligoté, devant Hanne, et qu'un garde l'a giflé. Et sa réponse alors "Si j'ai mal parlé, explique en quoi, et sinon, pourquoi me frappes-tu ?" (Jean 18, 23) est certainement une prise de risque, presque une provocation. Le plus sûr pour lui, dans la situation où il se trouvait, aurait été qu'il se taise, qu'il ne dise rien, qu'il encaisse, qu'il s'écrase. On voit donc déjà que l'amour des ennemis n'est certainement pas de les approuver, et non plus de ne rien leur dire. Ce n'est certainement pas une morale de faibles.
Mais, l'amour des ennemis n'est pas non plus de répondre à l'agression par une autre agression, à l'emportement de la passion par l'emportement de la passion. Dans sa réponse, Jésus s'efforce de faire appel à la seule raison du garde. Nous avons ici tous les principes de la non-violence, dont Gandhi s'est d'ailleurs fortement inspiré. Il ne s'agit pas tant de donner mauvaise conscience à l'autre, même si cela peut aussi se produire, mais ce n'est pas l'objectif. Ce garde a réagi selon un principe d'autorité supposée : le grand-prêtre lui apparaît comme plus qu'un homme, on doit lui obéir en toute chose, on doit répondre à ses questions quand il en pose, ce que Jésus a refusé de faire. Jésus, lui, ne respecte qu'une seule autorité, celle de Dieu. Mais quel Dieu ?
Comment comprendre qu'il soit plein de compassion pour tous, même pour les pire enfants de salaud de p... ? Comment comprendre qu'il n'intervienne pas pour empêcher que se produise de la moindre des petites incivilités jusqu'aux pires atrocités ? La réponse en est évidemment très simplement : parce qu'il ne le peut pas. Et s'il ne le peut pas, c'est parce qu'il est présent autant au plus intime du pire enfant de salaud de p... que de tout un chacun. Alors, il fait tout ce qu'il peut, de l'intérieur du pire enfant de salaud de p..., pour qu'il réalise la portée et les conséquences de son comportement et de ses actions, mais il nous a faits libres, tous, sans exception. Dieu est impuissant, si nous n'y mettons pas du nôtre, si nous n'y mettons pas du nôtre pour l'aider, un peu.
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Mais à vous qui écoutez je dis :
aimez vos ennemis,
faites du bien à ceux qui vous haïssent,
bénissez ceux qui vous maudissent,
priez pour ceux qui vous calomnient ;
à qui te frappe sur la joue,
offre aussi l'autre !
et à qui prend ton manteau,
ne refuse pas non plus la tunique !
à quiconque te demande,
donne !
et à qui prend ton bien,
ne reprends pas !
Et comme vous voulez que vous fassent les hommes,
faites-leurs de même :
si vous aimez ceux qui vous aiment,
en quoi est-ce à votre crédit ?
car même les pécheurs aiment ceux qui les aiment,
et si vous faites du bien à ceux qui vous font du bien,
en quoi est-ce à votre crédit ?
car même les pécheurs en font autant,
et si vous prêtez à ceux dont vous espérez recevoir,
en quoi est-ce à votre crédit ?
même des pécheurs prêtent à des pécheurs
pour recevoir en retour l'équivalent.
Mais aimez vos ennemis
et faites du bien
et prêtez sans rien espérer en retour
et votre salaire sera abondant
et vous serez des fils du Très Haut,
car lui est bon pour les ingrats et les méchants :
soyez pleins de compassion
comme votre père est plein de compassion.
Et ne jugez pas,
et vous ne serez pas jugés,
et ne condamnez pas,
et vous ne serez pas condamnés,
pardonnez,
et il vous sera pardonné,
donnez,
et il vous sera donné :
une mesure belle, serrée, tassée, débordante,
sera donnée dans votre giron,
car c'est de la mesure
dont vous mesurez
qu' il sera pour vous mesuré en retour.
(Luc 6, 27-38)
